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La Thiérache, là où rien et rien font tout.

Une escapade familiale à la campagne dans les Hauts de France, entre Aisne et Picardie.

“Vous savez ici, il n’y a rien. Et quand je dis rien, je veux réellement dire rien. C’est à dire… Nous sommes à Eparcy, avec 36 habitants, pas de commerces, plus d’école… Alors rien, ici… c’est… Rien ? J’ai l’impression de passer mon temps à avertir ceux qui viennent me voir parce qu’ils s’attendent à trouver… Je ne sais pas… Au moins une boulangerie, un café, quelque chose. Mais non : rien, c’est rien. Et je ne suis pas sûre qu’ils y croient quand ils sont là. Pourtant, ce n’est pas faute d’avoir insisté !”

Ces mots, ce sont ceux d’Isabelle, notre hôte depuis deux jours et deux nuits. Je ne sais plus trop comment la discussion a commencé. Peut-être avons-nous parlé d’Eparcy, de nos attentes, de la réalité entre nos attentes et le terrain. Peut-être ai-je exprimé cette intense sensation de bout du monde, cet étrange sentiment d’être confronté à “rien”, au sens le plus paradoxal possible. Ce que je sais, en tout cas, c’est que ce “rien”, si appuyé fut, en réalité, une source de tout (et que c’était magique).

Chercher, trouver, réserver

Au départ, rien n’était prévu pour ces vacances. Beaucoup d’idées, beaucoup de projets, beaucoup de tentatives avortées : le prix, la durée de séjour, la difficulté des déplacements. Nous cherchions quelque chose, en France, pas loin de Paris, accessible en transports en commun, avec une vraie dimension nature et une immersion dans une autre vie, l’espace de quelques jours. Nous avons repéré la Somme, le Berry, le Jura pour faire, au final, chou blanc. Et puis, au cœur d’une nuit, alors que la date fatidique approchait à grands pas, sans précautions aucune, la lumière est venue : une ferme qui fait chambre d’hôtes, avec goûters, dîners et petit-déjeuner, située aux confins de la France, dans une région dont j’entends parler pour la toute première fois : la Thiérache.

Quelques coups de fil plus tard, le contact avec Isabelle est fluide, franc et honnête, parsemé de rires et d’interrogations communes. Nous éclairons rapidement quelques zones d’ombre, je m’enquiers du prix, de la chambre et elle m’explique rapidement dans quoi nous mettons les pieds en insistant – déjà – sur le RIEN. Un regard croisé avec #DeT plus tard, je lui confirme donc que Oui, nous serons chez elle entre le 23 et le 25 octobre et que nous avons hâte. Salutations mutuelles et à bientôt.

Le voyage commence dès que nous cherchons comment aller à Hirson, fière bourgade de 9000 habitants sise dans l’Aisne et, accessoirement, lieu de rendez-vous avec Isabelle, d’où elle doit nous embarquer pour Eparcy, notre ultime destination (le fameux endroit où il n’y a donc RIEN si vous n’avez pas suivi). Pas de ligne directe depuis Paris – c’aurait été trop facile – et l’obligation de voir du pays et, plus précisément, du pays nordique vu que nous passons par Aulnoyes-Aimeries avant de prendre notre bus sur la ligne qui va à Laon. Fils est aux anges, Pitchoune n’en a que faire et #DeT calcule déjà le nombre d’affaires à embarquer pour chacun ainsi que leur répartition dans les différents sacs et valises, tous les signaux sont au vert : A NOUS LES VACANCES !

Fifty shades of Gris

Je vais vous faire une confession : avant de me rendre en Thiérache, je ne savais pas qu’il pouvait exister autant de nuances de gris dans la nature. Je ne savais pas, de même, que toutes ces nuances pouvaient composer autant de tableaux différents, redessinés au gré des caprices du vent et capable de me faire passer par tout le spectre des émotions humaines.

Parfois, la grisaille est la chose la plus mortifère qui soit. L’uniformité d’une couleur sans âme, qui semble absorber tout ce qui passe à côté d’elle, ne laissant au final qu’un sentiment de déjà-vu, d’oppression, d’une infinie lassitude répétée encore et encore. Et puis, parfois, le gris rehausse un décor. Il s’inscrit presque naturellement dans un décor, dans un paysage et parait avoir été là de tout temps. Le gris du ciel s’accorde avec les mille et une nuances des nuages. Quelques discrets et timides rayons percent de temps à autre la couche profonde et viennent offrir un éclairage subtil. L’ambiance, le ton, les pensées : tout vient à changer brusquement et c’est ce que j’ai découvert pendant que nous marchions dans la boue de l’Aisne.

Je me souviens particulièrement de cette balade, au second jour. Un chemin qui trace sa voie entre une étable et une haie. Là-bas, au loin, après les vaches, il bifurque vers Ailleurs. Au loin, aussi loin que se porte mon regard, c’est de la brume où de drôles de formes jouent à cache-cache. Avec Fils endormi sur le dos, nous allons doucement, avec cette étrange sensation d’être seuls au Monde. Au cœur de ce pays de Thiérache, nous sommes un petit peu comme des intrus. Tandis que j’avance tranquillement, jouant à esquiver les flaques, quelques vaches curieuses s’en viennent nous observer. Plus loin, c’est un couple de chevaux qui court à notre approche et dandine la tête tandis que nous passons. Nulle âme humaine à portée de vue. Seulement ce ciel gris, ces nuages gris, cette terre foulée et refoulée dans laquelle je m’enfonce. Partout autour de nous, des traces de travaux humains, des champs remués et récoltés, des portails fatigués et une humidité qui suinte de partout. Pourtant, je n’arrive pas à être déprimé, je n’arrive pas à pester, à grogner. Cette grisaille, cette boue, cette salissure, c’est ce que je suis venu chercher ici : quelque chose de vrai, de concret, de solide. 

Après une petite heure, nous reprenons contact avec la Civilisation. C’est d’abord un terrain de foot qui sent bon les matchs dominicaux et les bières décapsulées le long de la rembarre, entre deux vociférations. C’est ensuite une étonnante explosion de couleurs florales, dans un mystérieux jardin qui longe notre chemin. C’est enfin Bucilly, véritable mastodonte peuplé de 180 âmes (au regard d’Eparcy, et de ses 36 habitants, n’est-ce pas), avec son lavoir, sa mairie et son église perchée. Ici aussi, tout me semble gris et vieux, sans que cela ne soit pour autant péjoratif ou méprisant. J’ouvre ainsi de grands yeux étonnés devant des panneaux routiers d’un autre temps, je m’enquiers vaguement de la présence d’une échoppe, d’un café et je finis par m’asseoir dans le Lavoir où – ô paradoxe suprême de notre époque, j’ai une meilleure connexion 4G que chez moi. Serait-ce une certaine forme de voyeurisme ? Jouerais-je le rôle du parisien découvrant la Campagne ? Suis-je un touriste temporel ? Ce que je sais, en tout cas, c’est que la météo s’est encore fâchée, que quelques gouttes viennent s’abattre en traître autour de nous et que c’est avec une étrange arrière-pensée que nous repartons sur nos traces, accompagnés par le sentiment diffus et indicible d’avoir trouvé ici quelque chose…

Sur le chemin du retour, dans un décor qui n’a pas bougé d’un iota, je cherche à mettre des mots sur ce sentiment, à comprendre ce que j’ai vu passer sans pour autant parvenir à le saisir, à l’attraper au vol. Peut-être sont-ce les mots d’Isabelle qui font en réalité écho, qui trouvent ici formes et résonance. Et si c’était, en réalité, ce “rien de rien” que j’ai aperçu ? Et si c’était ma confrontation à un autre mode de vie, à des années et des années-lumière de mon existence ? Et si, ce RIEN, concept intemporel, granitique et subjectif était en fait quelque chose de bien réel, de bien consistant et que j’étais en train de le découvrir ?

Rien, c’est bien plus que tout.

En y repensant, je crois que la Thiérache m’a offert un cadeau assez exceptionnel : la possibilité de voyager quelque part sans avoir aucune attente. En effet, qu’espérer donc d’un endroit où il n’y a rien et où vous êtes virtuellement bloqués, sauf avec un moyen de locomotion adéquat ? Qu’espérer d’un lieu comme Eparcy, avec ses deux chambres d’hôtes, ses trois rues, son Thon et ses paysages verdoyants à perte de vue ? La réponse est toute simple, évidente et tient en quatre lettres : rien et c’est justement cela qui est fabuleux.

A une époque où il est de bon ton de tendre vers le Toujours Plus, j’ai savouré le luxe de nous voir livrés à nous-même, perdus dans un coin reculé de la campagne française. Ne pas avoir à se soucier d’un programme, recentrer le voyage sur les attentes des enfants plus que sur les nôtres, pouvoir tout faire à pied et oublier les embarras de l’organisation. Réactiver le mode Tortue pendant trois jours, désactiver les vitesses, mettre les pieds sous la table, rencontrer une autre famille, passer une longue soirée à jouer, discuter avec Isabelle, aller voir les ânes, les veaux, les vaches et les moutons, se perdre dans la boue, lever les yeux au ciel devant un vol d’héron, tenter de saisir l’insaisissable ragondin, savourer le goût vrai d’un plat local, goûter le cidre d’ici et la bière de là-bas, s’émerveiller de la beauté de la maison, apprécier chaque rayon de soleil, repousser le départ à plus tard pour partir une dernière fois en balade, décrotter les chaussures en rentrant de balade, écouter des histoires de loup, louves et louveteaux, plonger dans un autre monde : la liste pourrait s’étendre sur des pages et des pages.

Alors, est-ce donc cela, ce RIEN DE RIEN dont parle Isabelle à ses invités ? Ou bien est-ce plutôt un RIEN personnel, subjectif, qu’il faut tailler sur-mesure pour en prendre pleinement conscience ? Est-ce encore la cohabitation de deux RIEN, l’un évident (C’est la campagne, il n’y a rien) et l’autre informel (Rien ? C’est quoi rien.) ? C’est que je crois, et ce dont je suis quasiment sur, c’est que ce séjour a été comme la rencontre de deux rivières, de deux cours d’eau qui verraient leur flux se mêler pendant quelques temps avant de reprendre chacun leur chemin personnel. Le nôtre, familial, enfantin et parisien a rencontré celui d’Isabelle, d’Eparcy, de la Thiérache, de l’Aisne et de la Picardie : une rencontre calme, paisible, sans remous excessif. Un long fleuve tranquille, sans piège ni méandre marécageux, l’histoire d’une rencontre sans hier mais avec peut-être beaucoup de lendemains.

L’histoire, au final, d’un voyage comme tant d’autres :
Unique, puissant, intime, anecdotique.
Un voyage fait de tout… et de rien(s) !


La Thiérache version pratique

Tiré de notre expérience familiale du côté d’Eparcy, voici quelques conseils pour organiser au mieux votre futur séjour là-bas : logement, transport et activités !

La Thiérache, c’est où ?

Toute droite venue de Wikipedia, cette définition : La Thiérache est une région naturelle qui regroupe des terroirs de France et de Belgique où l’on retrouve des traits paysagers et architecturaux similaires (…). Située au nord-est du département de l’Aisne, elle déborde sur les départements français du Nord et des Ardennes, mais aussi sur les provinces belges de Hainaut et de Namur. Elle correspond globalement aux contreforts occidentaux du massif ardennais. La plus importante agglomération est Fourmies (Nord).

En gros, c’est donc au nord de la France et partagée entre la France et la Belgique !

Pourquoi aller en Thiérache ?

Nous sommes allés là-bas purement par hasard, n’ayant jamais entendu parler de ce coin auparavant. Pour autant, après notre séjour (aussi bref fut-il), voici ce que vous pouvez raisonnablement espérer y trouver : de la nature (beaucoup), des églises fortifiées (beaucoup), de belles randonnées (partout), un chouette patrimoine gastronomique (du fromage, du cidre…), les traces de la Première Guerre Mondiale (notamment le Chemin des Dames) ou encore des sites surprenants, tels le Familistère.

Comment se rendre en Thiérache ?

Le plus évident est bien sûr en voiture. Si, comme nous, vous n’êtes pas véhiculés, il suffit de se diriger vers l’option ferroviaire avec les TER Picardie, au départ de Paris Nord. Plusieurs lignes et options sont possibles, avec des changements via Laon ou Aulnoyes-Aimeries, avec des liaisons en bus jusqu’à Hirson. Nous avons payé (avec une carte Enfant +) environ 50€ pour quatre personnes au départ de Paris pour 3 heures et demie de trajet.

Notez qu’il est possible de se déplacer en vélo avec lesdits TER : une chouette option pour explorer la région de façon plus lente et verte que la voiture.

Où loger en Thiérache ?

Une seule adresse à vous recommander, simplement superbe : le Château d’Eparcy, tenu par Isabelle et Yves. Nous avons découvert cette adresse via la plateforme Week-end Esprit Haut de-France et via l’annonce : “Un grand week-end pour expérimenter la vie à la Ferme”.

Pour faire court : deux nuits et trois jours, repas du soir, petits déjeuners et goûters pris en charge, avec une chambre pour quatre personnes (et salle de bains privée) pour 200€.  Pendant tout notre séjour, nous avons eu le plaisir de pouvoir échanger longuement avec Isabelle, toujours disponible pour expliquer, montrer et faire visiter. Elle est venue nous chercher à la Gare d’Hirson (hashtag #TeamSansVoiture). Le cadre est superbe (en dépit du mauvais temps), aucun sujet n’est tabou concernant l’exploitation fermière et les enfants ont adoré les rencontres avec les différents pensionnaires du lieu.

Pour résumer : un logement super, une vraie dimension humaine dans l’accueil, aucune tromperie sur le contenu de l’offre, des repas soignés en quantité suffisante, un petit-déjeuner qui déchire et donc une adresse que je recommande à 101%. Si vous êtes motorisés, c’est un excellent camp de base d’où rayonner en Thiérache. Si vous êtes piétons, à vous les joies des journées à la ferme (avec les bottes fournies). Enfin, n’oubliez pas qu’il n’y a vraiment RIEN à Eparcy (aucun commerce) donc faites vos éventuelles courses AVANT d’y arriver !

Pour aller plus loin 

N’hésitez pas à contacter l’Office de Tourisme de la Thiérache, celui de l’Aisne et de la Picardie. Pour trouver un logement, n’hésitez pas à regarder vers les Gites de France (le Château d’Eparcy y est également inscrit) ou la plate-forme Week-End Hauts de France (déjà citée plus haut) avec  notamment la super option Partir sans Voiture. Pour un aperçu local de la région, le blog de référence est tenu par Chloé de My Sweet Escape. Une consultation très recommandée pour préparer au mieux votre voyage. 

Nota Bene : Aucun lien de cet article n’est affilié ou sponsorisé et nous avons payé nous-même logement et transports.