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Voyager en 2050 : Instagram

Une uchronie sur le voyage : troisième partie

En 2018, à l’ère des réseaux sociaux, Instagram est au cœur de toutes les polémiques, de toutes les interrogations, de toutes les discussions. On lui reproche, en vrac, d’être un miroir déformant de la réalité, le lieu de toutes les escroqueries, de générer des sommes d’argent indécentes, de contribuer à l’uniformisation des contenus, de faire de ses utilisateurs des êtres dépourvus de toute conscience sociale, des machines à égoclichés ne vivant que pour chasser les likes et reproduire à l’infini des clichés déjà vus un million de fois. Avec un milliard d’utilisateurs actifs dans le monde (en juin 2018) et 95 millions de photos partagées par jour (source), quel futur est donc programmé pour ce réseau déjà gigantesque et incontournable ? C’est ce que je vous raconte aujourd’hui dans le troisième épisode de mon uchronie : Voyager en 2050 ! Notez que vous pouvez également lire les deux premières parties consacrées au voyage et au logement.

Jour de jugement.

Mesdames et messieurs, bonsoir !

Je suis en direct du TNN (Tribunal Numérique National) de Coeur-de-France où vient d’être rendu un jugement historique dans l’affaire opposant Monsieur D.Gagedechémoa et Monsieur G.Veféredétofs. Pour ceux qui ne se souviennent pas du contexte, rappelons que l’histoire trouve ses racines autour d’un cliché géolocalisé et diffusé sur Instagram. Le plaignant, Monsieur D.Gagedechémoa a vu son terrain envahi par des des hordes entières voulant reproduire le paysage aperçu sur leur Ligne de Temps suite à une photo prise sans autorisation par G.Veféredétofs, qui trouvait, selon sa défense, “le paysage inspirant et propice à un partage”. Le résultat de ce partage : une terre piétinée, des barrières défoncées et un sol où rien ne pourra pousser pendant longtemps. Le principal reproche formulé par la partie civile n’est pas la photo en elle-même (bien qu’une plainte ait été déposée pour violation de terrain privé) mais plutôt la géolocalisation d’icelle, qui a été permis aux “hordes frénétiques” de “repérer l’emplacement précis de ma maison” : “Si Monsieur G.Veféredétofs m’avait demandé la permission d’entrer sur mon terrain et de prendre la photo en question, en m’assurant que personne ne serait capable de la retrouver la position exacte, je lui aurais donné ma bénédiction, un café et un mars en prime, sans aucun souci. Mais cet abr… cet idiot est rentré comme dans un moulin, a piétiné mes massifs de fleurs et a posté sa photo sur Instagram dans la foulée, sans réfléchir. C’est seulement lorsque des voisins sont venus me demander pourquoi est-ce la route était bloquée et mon jardin envahi que je me suis rendu compte du désastre. C’est quand même incroyable, en 2050, de devoir en arriver là pour se protéger !”.  

De son côté, Monsieur G.Veféredétofs, “photographe professionnel, créateur d’inspirations et lanceur d’envies” (selon sa biographie et ses propre termes), avoue ne pas comprendre la colère du plaignant : “Je suis quelqu’un qui est ouvert sur le monde et qui souhaite abolir les frontières de la propriété. Ce paysage, d’une beauté profonde et intrigante, a généré un engagement incroyable de ma communauté et a prouvé que ma démarche était juste. Il aurait suffit que ce Monsieur mette en place un système adapté pour pouvoir monétiser son contenu, avec un paywall user-friendly qui aurait permis de canaliser le flow des viewers : une solution très easy à set-up dans un meeting informel et qui rapporte much for less. Quand je think about that, c’est quand même totalement crazy qu’il laisse la beauté en open-source et vient se plaindre derrière des dégâts occasionnés !”

En tout cas, il semble que le juge ait trouvé la défense de Monsieur  G.Veféredétofs peu adaptée à la situation puisqu’il a été condamné à rembourser intégralement les dégâts occasionnés. D’autre part, et ce qui rend ce jugement historique, c’est le droit donné aux propriétaires cadastraux de refuser la géolocalisation des photos sur Instagram. Désormais, il faudra un accord écrit, signé par toutes les parties et révocable à volonté pour pouvoir géolocaliser un lieu. Dans le cas contraire, une procédure de dépôt de plainte automatique auprès des autorités concernées a d’ores et déjà été implémentées dans la dernière version de l’application.

A ce sujet, Instagram a annoncé “vouloir coopérer avec la Justice et respecter le droit de tout un chacun à protéger sa vie privée et ses informations”. Pourtant, en dépit de ces belles paroles, ce n’est pas la première fois que cette société est attaquée…

Le quota quotidien : la première barrière.

Souvenez-vous : c’était en 2028. Partout, la fréquentation touristique explosait littéralement avec des sites submergés par les foules, des files d’attentes au sommet des montagnes, une nature martyrisée et des dégâts quotidiens incommensurables. Depuis Wanaka en Nouvelle-Zélande jusqu’au Canada en passant par les petits villages de charme de l’Hexagone, tout n’était plus (ou ne paraissait plus qu’être) que LA recherche du cliché parfait à diffuser sur les réseaux sociaux. Pointé du doigt et désigné par beaucoup comme l’Ennemi Numérique N°1 : Instagram. Ce réseau social de partages d’images était au centre de toutes les colères. Combien de fois est-ce que l’on a vu des personnes se battre pour faire LE cliché idéal, sur fond de soleil couchant, avec une foule désespérée en arrière-plan ? Combien d’accidents mortels répertoriés chaque année pour un simple selfie ? Combien de barrières renversées, de plantes piétinées, de terres retournées pour sortir du chemin et prendre le ravin en photo, en dépit de tous les panneaux ?

En vérité, tout ceci n’était que le prémices et c’est le tragique accident du Trolltunga, en Norvège qui a joué le rôle de détonateur. La chute de ce rocher mythique, entraînant avec lui la cinquantaine de personnes entassées dessus, a décidé les autorités locales a prendre des mesures drastiques : quota de visites au quotidien et quota maximum de photos au jour le jour autorisées sur Instagram, icelle étant conditionnées au paiement du droit afférant, le tout dans le but de réduire la visibilité du lieu. Désormais, chaque visiteur voulant effectuer la randonnée doit s’inscrire sur le site officiel, communiquer les informations de son compte et s’engager à ne rien poster si le quota est atteint. Avec un maximum de 50 photos autorisées, peu nombreux sont les élu.e.s, surtout avec le prix exorbitant demandé pour le droit de diffuser la photo (250€, prix de base, qui peut monter à 1000 selon le matériel et le temps requis pour la photographie) !

Pour vérifier que la loi est respectée, tous les réseaux des personnes sont surveillés en permanence, depuis le début de la randonnée jusqu’à la fin. Une personne prise en flagrant délit de postage de photo hors-quota est aussi interceptée par les forces hélitreuillées, évacuée du site et interdite de séjour ad vitam eternam. Elle voit également son matériel saisi et revendu par la suite au plus offrant, dans le but de financer la restauration de la nature. Elle doit en outre s’acquitter d’une amende (ne pouvant excéder dix fois le prix maximum demandé pour une diffusion). Résultat de cette politique agressive : une baisse drastique de la fréquentation et un retour d’une clientèle plus intéressée par la beauté des paysages que par la prise de photos. Enfin, le comité de sauvegarde Trolltunga a annoncé l’arrivée prochaine de la gratuité pour celles et ceux venant sans appareils photos ni téléphones : un premier pas vers une réappropriation de la nature par ses amoureux !

L’implosion des terminaux : l’inévitable.

Pour autant courageuses et nécessaires qu’elles furent, les mesures prises en Norvège n’étaient qu’une première étape. Le véritable pivot de la lutte contre l’abus d’Instagram eut lieu dans un restaurant étoilé de la Savoie où la carte gastronomique entière était basée sur la surprise et l’improvisation. Le Chef, Monsieur K. Lamar, cuisine chaque jour des plats inattendus et plein de saveurs. Il joue sur l’attente de ses clients, pour mieux les surprendre. Or, il se trouve qu’il est rendu compte, un beau matin de juillet 2030, que tous ses plats étaient systématiquement diffusés sur Instagram dans la minute même de leur arrivée à table. Etant patient de nature et désireux de ne pas gâcher l’expérience des futurs clients, il a d’abord poliment demandé aux gens de ne pas prendre de photos : il tenait, selon ses propres mots “à ce que les gens ne sachent pas à l’avance à quoi allait ressembler leur repas”, considérant que “cuisinant de saison et avec des produits frais, il ne pouvait pas ne pas ressortir, de temps à autres, la même carte”. Il considérait également, à juste titre estiment ses confrères, que “prendre un plat en photo revient (…) à trahir le travail du cuisinier car une photo ne saurait retranscrire (…) l’amertume, les saveurs et les délices (…) de quelque chose qui ressemble fortement, au final, à une oeuvre d’art”. 

Las, il s’est vite rendu compte qu’en dépit de ses demandes sibyllines, personne ne prenait en compte ce qu’il racontait et que les sourires et accords de façade s’effaçaient dès qu’il avait le dos tourné. Il a donc rebroussé chemin et a simplement affiché, un soir de septembre 2030, un petit panneau, bien en vue, avec ces quelques mots : “Attention, il est interdit de prendre les plats en photos. Si vous décidez de passer outre, ce sera à un prix que vous ne désirez probablement ne pas payer”. lI a ensuite continué son rituel de présentation du restaurant, du concept et conclu, comme d’habitude, en demandant à ce que rien ne soit posté sur Instagram. Les gens ont, comme d’habitude, acquiescé avant de dégainer leurs téléphones le premier plat venu. Or, ce que ces gens ne savaient pas, c’est qu’ils étaient surveillés par un système croisé mêlant hashtags, géolocalisation et recherche automatisée de comptes. Ce qu’ils ignoraient également, c’est que Monsieur K.Lamar, avant d’être chef étoilé, était ingénieur spécialisé dans les ondes courtes et les dispositifs de destruction à distance. Autant vous dire que ce fut un jeu d’enfant pour lui que de créer un système permettant de faire imploser, depuis son bureau, les téléphones ne respectant pas les règles établies par le restaurant. Autant vous dire qu’il s’en donna, ce soir-là, à cœur joie. Pas un seul client ne repartit indemne. Tous avaient, la nature humaine étant ce qu’elle est, contourné l’interdit et ont vu leur téléphone partir en fumée, en bouillie, en cendres.  Le plus surprenant, dans tout cela, ne fut peut-être pas la réaction de Monsieur K.Lamar, somme toute logique. Non, ce qui fut vraiment étonnant, ce fut ce qui dirent les clients : ils reconnurent avoir été prévenus. Non pas qu’ils s’attendaient à cela mais ils convinrent tous que leur façon de faire était irrespectueuse et déplacée et que la perte de leur téléphone, au regard de la leçon apprise, n’était qu’un faible prix à payer. 

Inutile de vous dire que la fréquentation du Burned Phone (le nouveau nom du restaurant) a littéralement explosé (elle aussi) suite à cette soirée et que Monsieur K.Lamar a fait fortune de façon astronomique suite à la mise en vente de sa PIPE (Personnal Instagram Protection Equipment). Tous les restaurants (ou presque) en sont désormais équipés, de même que tous les musées désireux de protéger ce qu’ils ont à protéger ! 

Le coup de pouce salvateur.

Pris dans la tempête des différents accidents, Instagram n’a pas tardé à réagir et a annoncé une série de mesures spectaculaires destinées à lutter contre la fraude numérique sous toutes ses formes. Vous vous rappelez probablement de l’ampleur qu’avait pris la manipulation à l’orée des années 2020 avec l’explosion des “Influenceurs”, leurs chiffres truqués, les photos retouchées, les magouilles économiques et les chiffres toujours plus délirants annoncés années après années. Il suffisait, à l’époque, de dépenser quelques euros pour acheter des “suiveurs” par dizaines de milliers, de remplir son compte avec des photos libres de droits (ou volées) pour être ensuite considéré comme “un acteur majeur de l’Influence”. Si certains parvenaient à s’en sortir avec des méthodes saines et organiques, beaucoup ne voyaient dans les pratiques malhonnêtes que quelque chose de logique : “Si eux le font, pourquoi pas moi ? Ce serait trop bête que ne de pas faire pareil et de ne pas récupérer ma part du gâteau”. La première fracture sérieuse d’Instagram avec sa communauté a commencé là, lorsque les gens, dégoûtés, ont décidé de ne plus poster de photos, de ne plus réagir, de ne plus se connecter, en réponse à un système où tout ne semblait être que rêves, mensonges et réalité virtuelle inaccessible. 

Logiquement voué à exploser, ce jeu de dupe a atteint ses propres limites lors du NOHUMANSUNDAY, ce jour terrible où aucune activité humaine n’a été enregistrée sur Instagram alors que les chiffres de fréquentation étaient identiques. Devenu un réseau zombie hanté par des bots et des publications programmées à l’avance, avec des fenêtres d’utilisation de plus en plus courtes, le réseau social a frôlé la disparition. Il a fallu alors trancher dans le vif et prendre les mesures qui ont fait renaitre Instagram tel qu’on le connait aujourd’hui : 

  • Authentification digitale (via les empreintes) obligatoire pour toute création de compte, avec un compte maximum autorisé par personne. Enfreindre cette règle revient à voir son compte supprimé, sans aucun recours ni possibilité d’en recréer un autre plus tard.
  • Le bonus-malus : suite au grand ménage effectué en 2031, toutes les personnes ayant un jour utilisé un bot, acheté des likes ou pratique le FUF (Follow-Unfollow), ont vu leur compte automatiquement effacé et doivent recommencer de zéro, avec un nombre de suiveurs négatifs, égal à celui acheté auparavant. Cela vaut autant pour les likes que pour les personnes. Certains ont ainsi abandonné dès qu’ils ont vu leur communauté commencer à – 150 000 personnes (et c’est arrivé bien souvent).
  • L’interdiction de toute publicité, sous quelque forme qu’elle soit : le modèle économique d’Instagram étant devenu celui d’un abonnement mensuel avec plusieurs formules permettant de poster un certain nombre de photos maximum. Les utilisateurs doivent ainsi payer pour poster mais également pour voir les galeries des personnes non-suivies, pour consulter la messagerie privée ainsi que l’activité des gens.
  • La transparence absolue : l’historique de chaque compte depuis sa création est accessible gratuitement à tous. On peut y trouver la date d’ouverture, chaque photo postée, les éventuelles retouches (avec option avant/après), l’évolution des communautés, l’activité quotidienne et la formule d’abonnement choisie. 
  • La validation digitale pour chaque suivi. Il est désormais impossible de suivre des gens sans valider ce choix par l’imposition d’un doigt sur le terminal. En réponse aux inquiétudes d’une automatisation possible de ce procédé, Instagram a choisi de demander – dans certains cas – plusieurs empreintes à la suite (ou en simultané) afin de lever tout soupçon. Il est même question de faire entrer dans le jeu, à moyen terme, les empreintes salivaires et rétiniennes.
  • Le retour à une ligne de temps entièrement chronologique et entièrement maîtrisée par l’utilisateur. On choisit ce qu’on veut voir comme on veut le voir.

Avec ces changements, Instagram a su se remettre en cause. Reste à désormais à savoir comment va se dérouler la prochaine décennie et si l’impact de ce réseau sur notre façon de voyager restera la même.

A vous les studios !