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Reykjavík, la cité bicéphale

Retrouvailles islandaises impromptues, pluvieuses et nocturnes

C’est un voyage qui n’aurait jamais du avoir lieu. Un courriel reçu le mardi pour un départ le vendredi où il apparaît que j’ai gagné un concours et que je suis invité à aller célébrer le premier match de l’histoire de l’Islande en coupe du monde, à Reykjavík, avec les supporters locaux. S’en suit une organisation en dernière minute, la recherche frénétique d’un(e) comparse de voyage, une vague de refus et, au final, la lumière venue d’une collègue de blog, Claudia des Baroudeurs. Le reste, c’est trois journées passées à Reykjavík, pour mon troisième passage là-bas, après 2011 et 2014. Des retrouvailles pas nécessairement souhaitées, un peu appréhendées et qui, en tout cas, n’étaient le sujet d’aucune attente spécifique. En effet, la relation que j’entretiens avec l’Islande est ambiguë. Si je suis fasciné par la beauté de ce pays, par ses richesses naturelles fabuleuses, je suis tout aussi attéré par ce que je lis, par ce que je vois, par ce que je découvre. La hausse monumentale du tourisme, l’impact sur le coût de la vie, les comportements éhontés de certains, la bêtise quotidienne érigée en fait divers, le ras-le-bol des locaux. Alors, du coup, comment parler objectivement de ce court séjour, allant totalement à l’inverse de ce que je défend habituellement ? D’une seule façon : subjective, personnelle, touristique, assumée, avec du JE et du NOUS en majuscule. Invité à m’y rendre, nous y sommes allés, nous avons vu et voici donc, peu ou prou, ce que j’ai à en dire !

Reykjavik de jour

Nous nous étions, en amont du séjour, bercés d’illusions. Passer trois jours en la capitale islandaise n’était pas quelque chose que nous voulions faire. En cherchant de parts et d’autres, nous avions repéré et noté quelques belles opportunités de sorties à la journée, qui étaient accessibles en transport en commun et qui présentaient l’avantage de n’être guère éloignées de Reykjavík. Las, nous avions oublié deux choses : l’incertitude météorologique locale et la fête nationale dominicale. 

Si le premier peut être vu comme un simple aléas, le second est par contre un impondérable de premier ordre, du genre à saloper entièrement les plans les mieux conçus : le petit grand de sable qui vient enrayer la belle mécanique huilée et rutilante. En effet, en ce jour de Þjóðhátíðardagurinn, beaucoup de transport ne transportent plus, beaucoup de magasins ne permettent plus de magasiner et, pour faire court, il est plus aisé de croiser le Président et la Première Ministre en goguette dans les rues que de trouver une façon simple et économique de s’échapper de Reykjavík.

Dès lors, l’Histoire de nos jours était écrite et nous n’avions pour seule chose à faire que de marcher, que d’errer, que de suivre les empreintes humides de nos propres pas dans les rues mouillées. Reprendre encore et encore ce même chemin, tenter d’y échapper par des voies de traverse qui semblent toutes déboucher sur les mêmes lieux, les mêmes façades, les mêmes édifices. Nous parcourûmes très vite Laugavegur la maudite, qui m’avait tant enchanté à mon premier séjour, devenue une enfilade de magasins où se côtoient peluches de macareux et casques de Vikings et où entendre parler islandais semble être une gageure absolue. Finis les petits cafés de charme ! Envolées les adresses chéries d’hier ! Même mon B5 adoré m’a poignardé dans le dos, avec son hamburger indigeste. 

Notre vendredi après-midi, notre samedi et notre dimanche ne furent donc qu’une longue litanie de pas, d’un banc à un autre, d’un abri à un autre, en essayant de slalomer entre les gouttes et de lever une partie de ce voile opaque qui recouvre Reykjavík. Par moments, nous sortîmes de cette morne plaine : des rencontres heureuses, des coins éloignés des masses trépidantes, des aléas géographiques qui nous fîmes entrer ici et là, accompagnés par notre curiosité et notre besoin de découverte(s).

Autrefois jeune fille timide qui hésitait à dévoiler ses charmes, Reykjavík semble être devenue une star de TV Réalité qui ferait la quête de toutes les Unes, de toutes les couvertures. Le béguin d’hier s’est transformé en une indifférence polie avant de devenir, pour cette troisième rencontre, une incompréhension farouche. Pourquoi tant de changements ? Pourquoi une telle transformation en profondeur ? Nous avons cherché à comprendre, à discuter, à interroger. Certains se plaignent de cette métamorphose, certains s’en réjouissent mais elle ne laisse personne indifférent.

Ces deux joueurs de freesbee-golf, que nous rencontrâmes à une heure du matin le samedi soir, avec qui nous avons joué et avec qui nous avons refait nos mondes respectifs autour de quelques bières, offraient un regard saisissant sur cette Islande en métamorphose. Ils nous ont raconté leurs parcours, leurs études, leurs existences, faites d’envies, de rêves, de chutes, de voyages. L’un parlait de ces études, là-bas, sur le continent et l’autre de son enfance, dans ce village près d’une cascade. Deux voix dissonantes, deux témoignages, deux récits qui racontent : l’un est chauffeur routier et ingénieur. Il veut faire carrière dans le premier domaine et se demande pourquoi il a étudié si longtemps. L’autre vaque à ses occupations, se plaint du prix des loyers et de l’obligation de déménager. Une rencontre puissante, inattendue, terriblement humaine. Quatre chemins qui se croisent autour d’une table, dans la non-nuit islandaise. Un pur moment de bonheur. Un pur moment de voyage.

Áfram Ísland !

Heureusement, nos journées à Reykjavik ne furent pas que lassitude, complaintes et grognements. De telles opportunités de voyage, aussi égoïstes soient-elles, sont trop rares pour être gâchées, marmonnées, emballées avec dédain dans la blasitude avant d’être jetées dans la corbeille sans fin de nos souvenirs sans lendemain. Nous avions la chance d’être là, à un moment historique pour le petit peuple de cette petite île perdue au large de tout : le tout premier match de l’équipe nationale de football en coupe du monde, auquel succédait la fameuse fête nationale. Puisque cela était à mon programme de vainqueur de concours, et puisque Claudia n’avait jamais vécu la ferveur d’un peuple insulaire encourageant son onze barbu, nous allâmes de bon cœur devant l’écran géant situé à Hljómskálagarður. Sous une pluie battante, sur un sol boueux, nous nous sommes retrouvés noyés par une foule enthousiaste, heureuse, familiale, curieuse. Tout au long des 90 minutes de ce match, nous avons sauté, applaudi, encouragé, chaviré, passant par tout le spectre émotionnel d’un spectateur lambda de football, la haine et les insultes en moins.

Qu’il faisait bon être là, touristes en majuscule, en ce samedi après-midi ! Qu’il faisait bon communier – littéralement – avec ces sourires, ces bras levés et ces chants gutturaux que nous tentâmes de reprendre, sous le sourire indulgent et amusé de nos voisins de pâmoison. A une époque où le Résultat semble être devenu primordial en toute chose, un parfum doux et volatil de légèreté semblait flotter au-dessus de nos têtes, entre deux vrombissements d’avion. Nous apprîmes par la suite que 99,6% des Islandais ont regardé le match. Autant vous dire que, ce jour-là, les absents furent bien moins nombreux que les présents !

[Interlude : Reykjavik hors-série]

Soyons honnêtes : Reykjavík n’a pas pu, n’a pas su me séduire. Pourtant, au détour d’une rue, d’une île, d’une aire de jeux, se sont offerts de beaux moments, plein de surprises. Petit florilège sans légendes, pris ici et là, au gré des événements et de nos déplacements

Les non-nuits de Reykjavik

Faut-il goûter au pire pour vivre le meilleur ? C’est, toutes proportions gardées, l’impression que j’ai eu après nos trois soirées islandaises. Si l’une d’entres elles fut le fruit du concours (un repas extraordinaire, cuisiné de haute volée par des chefs d’exception), les deux autres furent un véritable cadeau offert par la légendaire Sophie de Au Sud du Pôle Nord. Partie faire un tour du monde arctique, elle n’est en réalité jamais allée plus loin que l’Islande, qui fut sa première escale et, par la suite, sa terre d’asile. Sophie, donc, que j’ai eu l’honneur de ravitailler en chocolat en 2014, a eu l’extraordinaire gentillesse de venir nous chercher, vendredi et dimanche soir et de nous faire partager SON Reykjavík, ses petites adresses, ses conseils et, surtout, deux spots hors du commun, presque intimes, où je suis tombé de nouveau amoureux de l’Islande, de sa beauté crépusculaire, de son ciel infini et de ce soleil de minuit qui ne se goûte que là-haut, dans le Nord. Entre Reykjavík la Grise et Reykjavík l’ardente, consumée par le feu solaire, quel contraste, quelles différences, quelle opposition !

J’avais oublié ce bonheur simple de déambuler au cœur de la non-nuit, alors que les aiguilles sont alignées sur le douze et que les repères chronologiques du corps envoient de SOS de pure détresse, totalement désorientés. Je ne crois pas avoir connu une telle sensation de plénitude depuis une épopée sur la Dempster, lors de mon PVT canadien. Le sourire et l’incrédulité de Claudia, figée devant le spectacle me font prendre conscience de la puissance d’un tel décor. Il suffit de trouver l’angle, le lieu, pour enflammer les fleurs, pour enflammer les âmes, pour enflammer cet instant qui n’a de nuit que le nom.

Je t'adore, Soleil! Tu mets dans l'air des roses, - Des flammes dans la source, un dieu dans le buisson! - Tu prends un arbre obscur et tu l'apothéoses! - Ô Soleil! toi sans qui les choses - Ne seraient que ce qu'elles sont! Edmond Rostand - Chanteclec

Chacun de ces endroits, dont j’ai promis de ne pas révéler l’emplacement, fut l’occasion de riches échanges. Quatre années à résumer en une poignée d’heures. Encore une fois, des trajectoires qui se confrontent. Les regards d’ici sur là-bas et de là-bas sur ici. Les divergences, les points d’achoppements, les anecdotes, les récits : nous refîmes le tour de nos mondes en quelques heures, en quelques bières, avec beaucoup de chaleur et d’amitié. Avoir le bonheur de revoir quelqu’un d’estimé, pouvoir voler quelques heures à l’existence, se rappeler d’hier et se projeter vers demain : le charme des ami.e.s éparpillé.e.s au gré du globe, dont on sait qu’une minute après les retrouvailles, tout sera exactement comme lors de la dernière rencontre.

Lors de notre dernière soirée, j’ai abandonné – un petit peu – Sophie et Claudia pour marcher, seul. Planté le nez au ciel et les yeux sur l’infini du soleil, j’ai savouré la simplicité, la beauté d’un tel moment. J’ai compris la chance que j’avais d’être là, en ce lieu, en cette compagnie. J’ai avancé doucement tandis que volaient les sternes et que se promenait une famille de palmipèdes en goguette. Au loin, les rires de mes comparses faisaient écho aux piaillements des volatiles. Au loin, Reyjkavik semblait pourtant bien proche. Sur les eaux endormies, le soleil allumait un nouvel incendie à deux étages, l’un là-haut dans le ciel et l’autre là-bas, sur la surface ridée et liquide.

Nouveaux sourires, nouvelle gratitude à la Vie, au Destin, à cette voie empruntée et tout ce qui reste encore à découvrir, à ressentir, à aimer. C’était le voyage, c’était l’Islande, c’était Reykjavík. C’était beau, ce fut court, ce fut bref, ce fut aussi long et frustrant, excitant et apaisant, intéressant et ennuyeux, beau et moche à la fois. C’était, ce sera et, simplement, ce n’est plus.