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Premières neiges

Instantanés hivernaux

Premières neiges

Des fois, cela se passe dans la rue, pendant une promenade anodine. D’autres fois, c’est dans la chaleur du foyer familial, au détour d’un regard égaré au travers d’une fenêtre embuée. Parfois, même, cela arrive au bout d’une longue attente, voulue, prévue, anticipée, dehors, les yeux rivés au ciel forcément nuageux. Où que cela soit, c’est toujours la même ritournelle, dans toutes les langues du monde, qu’elle vienne de la bouche émerveillée d’un enfant ou de celle, blasée, d’un habitant des contrées nordiques : « Oh, regardez, il neige ».

Il se peut que tout commence tout doucement, comme si une main géante égrainait les flocons un par un depuis la voûte céleste, paresseusement. Cette main prendrait le temps de se servir, de choisir, de sélectionner, avant de lancer une petite poignée sur la terre. Il arrive aussi que cette poignée devienne masse et qu’elle s’abatte sans prévenir, tombant en rangs serrés, tourbillonnant au gré des caprices d’Éole, qui n’est jamais le dernier à venir participer aux célébrations hivernales. Il arrive que les réjouissances soient de courtes durées et que la neige, à peine posée, commence déjà à fondre, disparaissant de la vue. Il arrive également que les premières tombées se fassent chutes puis rideaux puis couvertures. Serrées, amassées, elles cachent à la vue, tourbillonnent, soufflent et soufflent encore, volant et virevoltant au gré de leurs caprices et de leur légèreté, allant où bon leur semblent, n’ayant cure des récriminations humaines.

Il y a des endroits où c’est rituel, saisonnier, forcé. Il y a d’autres endroits où cela provoque chaos, glissades et colères. L’arrivée de la première neige n’est jamais anodin. C’est un passage, un rite, un rituel que d’aucuns espèrent, que tous attendent, que tous veulent voir au moins une fois pendant la saison. Dans certains pays, la neige fait partie intégrante de l’existence. Dans d’autres contrées, c’est une péripétie inattendue qui fait se déguiser le quotidien et se balader les routines de la journée.

Se lever le matin, ouvrir les rideaux et sourire devant un paysage d’une blancheur encore immaculée, s’imaginer être le premier à laisser sa trace dans la neige virginale, rester planté là, quelques précieuse minutes, tandis que s’éveillent les enfants et que résonnent les premiers cris de surprises et de joie. Dès lors, il faut choisir. Que vont porter les petits en lieu et place des chaussures habituelles ? Vaut-il mieux prendre les bottes fourrées ? Et où sont donc rangées les gants, les moufles et autres bonnets indispensables pour la sacro-sainte bataille de boules de neige qui ensoleillera la récréation des grands et des petits ?

Quand la porte du dehors s’ouvre enfin et qu’il faut tracer son chemin vers l’école, le travail ou la boulangerie, nombreux sont les regards complices échangés. On sourit à ce travailleur portant costume et moon-boots. On offre un bras tendu à cette vieille dame qui avance à pas mesurés, essayant de trouver l’itinéraire le moins glissant possible. On ralentit imperceptiblement le pas pour faire un détour, un tout petit détour et s’enfoncer délicieusement dans ce tas. On laisse aussi les enfants toucher, manipuler, se créer des sensations tactiles et des souvenirs.

Certains aiment à regarder, simplement, tomber la neige. Un couple d’amoureux enlacés dans un chalet savoyard. Au chaud, les bras dans les bras. La chaleur du dedans se confronte à la froideur du dehors. Ne pas pouvoir sortir, c’est aussi s’offrir une intimité imprévue, une complicité renouvelée née des caprices d’une nature hivernale qui bloque les routes, dénude les âmes et réchauffe les corps.

La première neige d’un hiver, c’est un instant à savourer doucement, délicatement. C’est la confirmation d’une nouvelle saison, une promesse de jeux, de cris, de froid, de blancheur et de mobilier urbain qui joue à cache-cache. C’est le souvenir d’un instituteur qui rallonge la récréation, d’un vin chaud au pied des pistes, d’une capitale devenue blanche, de chiens qui s’interrogent et de chats qui s’étonnent. C’est surtout un bonheur sans cesse renouvelé, d’étincelles qui se consument de mille feux dans les yeux de mes enfants, d’un petit garçon qui adore aujourd’hui ce qu’il abhorrait hier. C’est l’envie d’en prendre un petit peu, de la laisser glisser entre les doigts avant de la jeter en l’air, haut, très haut comme pour en appeler, encore et encore.

C’était la première neige, froide, timide, inattendue, volage et volatile, passée en coup de vent pour nous saluer. Elle est repartie, aussi vite qu’elle était venue. C’était la rencontre d’une matinée. C’était simple, c’était beau, c’était solitaire. C’était, juste, une première neige.