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Les deux enfants

Une histoire de la #PelliculeMystère

Une pellicule et quatre mains.

Tout est venu d’une pellicule.

Une simple pellicule photo sortie, stricto sensu, de nulle part si ce n’est d’un appareil photo arg’antique dont personne n’avait jamais entendu parler et dont la présence en cet appartement rémois, un jour d’été 2018, tenait autant du mystère que du point d’interrogation majuscule et absolu. Pour remettre – un petit peu – les choses dans un contexte moins confus, ma présence en la riante cité champenoise était plus dûe à des obligations familiales qu’à autre chose : un appartement à vider, des choses à trier. C’est dans cet appartement que commence l’histoire de la #PelliculeMystère.

 Je ne savais pas du tout alors vers quelles terres mystérieuses allait m’emmener ce morceau de passé. A vrai dire, j’avais même oublié l’existence de ce film négligemment enfoui dans mon sac jusqu’à ce que, ô hasards de l’existence, un rangement fortuit de l’appartement me fasse la retrouver, glissée entre deux bandes dessinées. La curiosité faisant, il n’y avait dès lors rien d’autre à faire que d’aller la porter à développer, en glissant soigneusement mes attentes dans la poche arrière du pantalon. En effet, que pouvais-je espérer trouver ? Une série complète de clichés familiaux ? Des photos de ma tante ? Des paysages ? Il y avait-il, au moins, une seule photo exploitable dans le tas ?

Toutes ces questions ont trouvé réponses peu de temps après, sous forme d’une autre question, aussi simple que lapidaire, aussi courte que puissante : “EUH ?”. En effet, ce que j’ai entre les mains, à ce moment précis, c’est une planche avec quinze photos, rescapées de la pellicule KODACOLOR 35 MMS d’origine. Sur ces quinze photos, quelques paysages indéterminés, trois (petits) garçons souriants et deux adultes. Rien d’autre. Le mystère en majesté, l’énigme fait photographie. Du coup, aussi perdu qu’une Solcito sans son Alpaga, j’ai balancé nonchalamment quelques clichés sur Twitter, sans grande espérance. La suite appartient désormais à mon Panthéon Personnel : les lieux furent identifiés, les montagnes nommées. Des Pays-Bas aux Alpes, cette pellicule semblait avait drôlement bourlinguée.

Pour autant, savoir n’est pas connaître, nommer n’est pas raconter. C’est imaginer qui donne vie, qui donne corps, qui fait naître

Pour autant, savoir n’est pas connaître, nommer n’est pas raconter. Devant le silence assourdissant de ces photos, j’ai décidé de raconter leur histoire. Pour ce faire, j’ai sollicité l’imagination, l’innocence et le talent de Pitchoune, ma belle-fille âgée de 10 ans. Ce texte est donc le premier de son genre en ce lieu, le fruit d’une longue soirée d’échanges, de discussions, d’ajustements à deux voix, quatre mains et vingt doigts. Nous avons imaginé une rencontre, entre deux enfants, l’un d’ici et l’autre là-bas. Une amitié enfantine dans les années 80, deux garçons qui s’écrivent et se projettent. Les clichés sauvés de la pellicule ont servi de Fil Rouge à nos imaginations surchauffées. Bien sûr, comme le dit la formule consacrée :  cet échange épistolaire est une oeuvre de pure fiction. Par conséquent, toute ressemblance avec des situations réelles ou avec des personnes existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite.

Nous avons imaginé une rencontre, entre deux enfants, l’un d’ici et l’autre là-bas. Une amitié enfantine dans les années 80, deux garçons qui s’écrivent et se projettent.


De Jean à Joergen

17/10/84

Cher Joergen,

J’espère que tes vacances se sont bien passées et que personne n’est malade chez toi. Je suis rentré cette année en CE2, je suis avec Monsieur Casse-Les-Pieds (c’est son surnom, en fait il s’appelle Kassier). Je ne suis pas content parce que mon père part en vacances sans moi : il va à Hawaï pendant un mois, mais je ne peux pas y aller parce qu’il parait qu’il y a trop de requins et qu’on y mange les têtes des enfants (enfin, c’est ce qu’il m’a dit mais je ne sais pas trop si c’est vrai. Qu’en dis-tu ?).

Sinon, ça va. Toutes les nuits, je rêve d’escalader le Mont Blanc que je vois depuis la fenêtre de ma chambre. C’est un spectacle très beau que j’adore observer avec le coucher du soleil derrière. Je suis d’ailleurs en train d’apprendre à observer les étoiles, ça s’appelle l’astronomie. C’est ma maman qui me l’apprend avec un télescope. D’ailleurs, elle me fait te dire que nous sommes en plein axe d’Orion (si tu comprends ce que ça veut dire car moi, je n’en sais rien).

Te souviens-tu de notre rencontre à Rotterdam au pied de la tour Euromast ? Tu étais en train de regarder ton papa qui était déjà en haut et moi, je me suis demandé ce que tu regardais. Tu m’as montré le ciel du doigt, j’ai regardé avec toi (sans comprendre) et puis on a rigolé, rigolé et rigolé ! Qu’est-ce que c’était drôle de voir ton Papa faire des signes et de voir ma Maman lui répondre alors qu’ils ne se connaissaient pas ! Le lendemain, on a été au Madurodam le parc d(attraction le plus génial de tout les temps, où on a piloté des avions et des bateaux. En plus, on a failli se faire attraper après l’accident, quand le bateau a coulé. Heureusement qu’on a couru très vite et qu’on n’a pas été attrapé par les gardiens.

Je me demandais si tu voulais venir chez moi pendant les prochaines vacances ? Tu dormirais dans ma chambre avec moi et tu pourrais refaire les grimaces toute la nuit ! On pourrait aussi regarder les étoiles ensemble avec Maman et même un match de football. D’ailleurs, sais-tu que l’équipe de France a remporté le championnat d’Europe ? Quel joueur que Platini !

J’aimerais bien que tu me répondes vite (et j’espère que tu lis le français aussi bien que tu le parles).

Voici mon adresse :

Jean Rosemonde 47 rue Petit Pierre boite 02 , 74 000 Combloux, Alpes France.

A PLUS !

JEAN.

PS : J’ai mis quelques photos dans l’enveloppe. J’espère que tu vas aimer.

La tour Euromast de Rotterdam
Le port miniature de Maturodam
Notre avion prêt à décoller

Rêver, c’est déjà voyager

Doei Jean,

Merci beaucoup pour ta longue lettre. J’ai eu un peu de mal à tout comprendre mais, heureusement, Papa et Maman m’ont aidé à tout traduire en hollandais. Je t’écris cette lettre en français, j’espère ne pas faire de fautes (de toute façon, Maman va relire après, elle m’a dit qu’elle aurait trop honte si mon o.r.t.h.o.g.r.a.p.h.e était mauvaise, surtout quand on est fils de professeur).

Moi aussi, je vais bien. J’ai grandi et j’ai grossi : il parait que je mange trop (mais je ne vois pas comment). Ma maîtresse s’appelle Den Boer et elle est gentille. Je crois qu’elle l’est plus que ton maître. Peux-tu m’expliquer ce que veut dire “casser les pieds” ? Cela fait-il mal ?

J’ai ri très fort en lisant ta lettre. Nous avons les même souvenirs de notre rencontre. Sais-tu que j’ai gardé les tickets de la Tour dans ma chambre et qu’ils sont accrochés au mur ? Je les regarde souvent et j’y suis même retourné mais c’était moins drôle sans toi. Je suis aussi retourné au Madurodam. Ils ont réparé le bateau et j’ai revu les gardiens. Je crois qu’ils ne m’ont pas reconnu mais, de toute façon, j’étais caché derrière Papa donc ils ne pouvaient pas bien me voir ! Je crois que mon souvenir préféré est celui de notre promenade en bateau. J’ai répété plus tard à Maman les mots que tu m’as appris quand nous étions tous seuls en haut et elle n’était pas contente du tout.

J’ai aussi regardé les matchs de foot-ball cet été. La France est très forte mais je crois que la prochaine fois, c’est nous qui gagnerons. Si tu peux, essaie de chercher des information sur MARCO VAN BASTEN. Il joue à Amsterdam et il est très fort ! C’est drôle aussi parce que cette année, l’Euro était chez vous mais en 1988, il sera tout près de chez nous (enfin je crois).

Les photos sont très belles. Je t’en envoie une aussi.

Merci beaucoup pour ton invitation. Maman et Papa voudraient pouvoir parler avec ton Papa et ta Maman. Vous pouvez nous appeler ici (me dit Maman) au numéro marqué au dos de l’enveloppe (d’après Papa). J’aimerais beaucoup pouvoir venir chez toi mais je crois que ce serait en été ?

A bientôt,
Joergen Van Houde.

Toi et moi dans le bateau

Les promesses de l’Autre

Salut Joergen,

Je suis content que les photos t’aient plues. Elles ont été prises par Papa avec son appareil photo FOCASPORT (que je n’ai pas le droit de toucher tellement il y tient). Dedans, il peut faire des choses qui s’appellent des réglages. Je ne sais pas trop ce que c’est mais il me dit que c’est très important, surtout la “mise au point” et la “profondeur de champ”.

Casser les pieds, ça veut dire embêter. Par exemple, aujourd’hui, Monsieur Kassidre nous a donné tellement de devoirs que ça m’a pris presque toute la soirée pour les faire. Il y avait des exercices de maths (il fallait calculer combien de fois un omelette peut être faite en une semaine si elle est peut être faite cinquante fois par an. Il y avait aussi une rédaction sur le Mont Blanc et les Alpes où on devait dire pourquoi “La Montagne est si belle et tellement inspirante”). As-tu compris ?

J’ai regardé des vidéos (grâce au magnétoscope de Papa) de ton Van Basten. Il a l’air bon mais je ne sais pas trop s’il est vraiment fort. Pourrais-tu me donner plus de renseignements sur lui ? De ton côté, cherche des images de TIGANA, GIRESSE et FERNANDEZ. Tu verras !

Quand tu as appelé, j’étais tellement content que j’ai failli tomber de ma chaise parce que ça voulait dire qu’on allait se voir pendant les vacances. Je suis vraiment super heureux que tu viennes ici l’été prochain. Je ne sais pas ce que se sont dits les parents mais, en tout cas, j’ai très hâte que tu sois ici avec moi. Je vais te montrer mes autocollants PANINI et mon album (complet !) de l’Euro 84. Tu verras aussi mes MAJORETTES : mes voitures préférées. On ira se promener tous les deux autour de Combloux (mon village) et tu verras les Aravis et le Mont-Blanc et aussi la maison d’un écrivain que j’ai visité avec l’école.

Maman demande si tu peux ramener ta brosse à dents avec toi, ainsi qu’un pyjama de rechange. Il parait que c’est très important.

A bientôt,
JEAN !

PS : Je rajoute une autre photo, prise depuis mon jardin.

Le Mont Blanc

Il fut un été

Salut Joergen,

Maman me dit que je ne devrais pas t’écrire alors que tu viens à peine de partir mais je suis trop triste (et j’espère que la lettre va arriver avant toi. Combien de temps cela prend-il pour retourner chez toi depuis ici ? Tu as oublié de me le dire quand tu es arrivé)

C’était vraiment chouette de t’avoir comme copain pendant toute cette semaine. C’est un peu dommage que tu ne sois pas resté plus longtemps ici avec tes parents mais Papa dit que c’est déjà bien que tu sois venu et qu’il faut savoir se contenter de peu dans la vie (je dis oui oui Papa mais je ne vois vraiment pas ce qu’il veut me dire. Beaucoup, c’est bien. Surtout quand je parle des copains et des vacances).

En tout cas, j’ai adoré jouer au foot avec toi et te montrer ma cachette dans l’arbre (celle dont il ne faut parler à personne, rappelle-toi que tu as juré, craché de garder le secret). Les nuits étaient très drôles et je vais dire à Maman les gros mots que tu m’as appris à dire en hollandais. Normalement, elle ne devrait pas comprendre, c’est ça ? J’espère que tu ne t’es pas trompé !

J’ai adoré ta grimace quand tu as goûté la raclette pour la première fois. C’est dommage que tu n’aies pas vu la tête que faisaient tes parents, leurs grimaces étaient presque aussi rigolotes que la tienne. Vous faites toujours cela chez toi, quand vous mangez quelque chose de nouveau ?

C’est vraiment un pays bizarre où tu habites. J’ai très envie de le découvrir, moi aussi. C’était vraiment très, très chouette de te voir. Papa et Maman sont d’accords et seront ravis de vous accueillir de nouveau (ils me dictent tout ça). J’espère qu’on va s’appeler rapidement.

Salut, Copain !
Jean

PS : J’ai failli oublier les photos, celles prises le dernier jour, chez Tata, quand on vous a raccompagnés à la gare !

Tata
Les copains


A ce jour, le contexte des photos ainsi que leur date de prise de vue restent inconnus. Cette histoire est une possibilité, la variante plausible d’un thème qui peut se composer à satiété, au gré des envies et des rêves de chacun. Si jamais vous vous reconnaissiez ou si vous aviez des informations, n’hésitez pas à vous manifester !