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La possibilité d’une Elle.

#UnJourDesTexte - Jour 3 : "Et si, ce jour-là..."

Ce texte est le troisième d’une série éphémère : #UnJourDesTextes, née sur Twitter. Chaque jour, un thème, des consignes, suggestions et idées différentes. Pour occuper les journées et combler les envies d’écrire ! Y participe qui veut, au jour le jour, le temps que cela durera, aussi longtemps qu’il le faudra.

Et si, ce jour-là, au lieu d’embarquer dans mon avion, j’étais resté ?

A Montréal, un jour de février 2010, à la toute fin de mon premier PVT canadien.  A Wellington, quand les hirondelles et les Cedric reviennent avec le printemps. En Irlande, bien auparavant, au crépuscule de ma première expérience professionnelle à l’étranger.

A chaque fois, le même sentiment. Et si, je ne partais pas ? Et si je restais, pour voir, pour tenter, pour essayer ? Les possibilités étaient là, concrètes. Comme cette fois, à Vancouver, dans la voiture de mon boss. Il me parle d’étendre mon PVT, de changer de visa, de m’inscrire sur du long terme. Il me fait miroiter une augmentation de salaire, de responsabilités, d’aménagements horaires. A ce moment précis, le fil déjà tenu qui me relie à la France est sur le point de se briser, de se rompre, de disparaître. Une simple signature en bas de ce bout de papier signifierait prendre une toute autre direction, totalement imprévue, totalement inconnue. Cela voudrait dire que je m’engage sur une voie de traverse, sur un chemin de campagne, vers l’inconnu, l’au-delà et bien plus encore.

Il y a eu également cette ferme en Nouvelle-Zélande, cette auberge des Catlins où j’ai passé des jours extraordinaires. Les propriétaires, devenus amis, m’ont relancé jusqu’à la toute dernière seconde, pour me demander, me proposer de redescendre, de revenir travailler chez eux, dans ce décor idyllique d’un bout du monde où le 31 décembre avait été célébré autour d’un barbecue, sous le regard torve d’un lion de mer assoupi. Je n’avais qu’à prendre le ferry vers Picton et ils seraient là, prêts à me récupérer, pour poursuivre ce WHV kiwi presque déjà achevé.

Pourtant, aucune de ces deux possibilités n’a donné lieu à une suite de ma part. En lieu et place des courts de tennis colombo-britanniques, j’ai cédé à l’appel de la route et à une traversée homérique des USA en hiver, entendant au loin les sirènes de Terre-Neuve. En lieu et place de mon auberge d’Aotearoa, j’ai simplement embarqué, pour regarder, depuis mon hublot, défiler les paysages et les kilomètres au fur et à mesure que je me rapprochais de l’Amère Patrie. 

Que se serait-il donc passé si, ce jour-là, j’avais décidé autrement ?

Si j’étais resté au Canada, est-ce que j’aurais respecté mon contrat jusqu’à son terme, commençant un long et périlleux périple dans les arcanes de l’immigration canadienne ? Mon PVT serait devenu probablement JP, se transformant lui-même par la suite en RP ? Serais-je resté à Vancouver, à enseigner les plaisirs de la petite balle ronde dans les écoles, comme le faisait mon grand-père à une époque éloignée de ma vie ? Dans cette mégalopole sans âme, belle mais froide, est-ce que j’aurais continué à squatter ma colocation internationale où nous cohabitions à dix, pour autant de nationalités différentes ? Année après année, me serais-je fondu dans le rêve canadien, pour finalement jurer allégeance à la Perfide Albion ? Peut-être serais-je retourné là-haut, dans mon Yukon bien-aimé, à la poursuite de mes chimères et de mes espoirs déçus ?

Et en Nouvelle-Zélande, quid ? Une fois ce PVT fini, aurais-je embrayé sur la ruée vers l’OZ, un autre WHV au pays des backpackers et des kangourous ? N’aurait-ce pas été plutôt l’Asie, mystérieuse et intrigante qui m’aurait attirée comme elle m’attire encore aujourd’hui ? Au lieu de rester sept mois, je serais resté un an. Une année qui en aurait peut-être appelé une autre ? 

Et si, ce jour-là…

Et si, ce jour-là, j’avais juste pris la bonne décision ? Celle qui, parmi toutes les voies possibles du destin, de la vie, de l’existence, me fait écrire ces mots aujourd’hui, tandis que jouent mes enfants et que se détend ma compagne.

Et si, ce jour-là, j’avais emprunté le chemin exact qui était tracé à l’avance pour moi ?

Et si, à ces moments-là, je n’avais en réalité aucun autre choix que de revenir, de rentrer, de ne rien plaquer derrière moi et d’aller simplement de l’avant ? Et si les retours étaient des allers simples ?

Et si ce jour-là, j’avais tout simplement compris, que la vie, parfois, c’est la possibilité d’une elle, l’impossibilité de repousser sans cesse certaines choses, l’autorisation de se poser, de se calmer, de regarder quelqu’un dans les yeux et de dire « Oui ». ?

Et si, cette possibilité d’une elle, c’était là, maintenant et tout de suite, dans la simple et belle continuité de ce que nous construisons, à deux, trois et désormais quatre depuis quelques années ?

Et si, tout restait à écrire ?