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Je voulais pourtant prendre le train.

La Chronique du Jeudi #2


La chronique du jeudi, c’est une envie éditoriale précise : rédiger des articles sur différents aspects de l’univers du voyage et du tourisme. Pour sortir un petit peu du récit de voyage et revenir à mes premiers amours : le questionnement, l’interrogation, la réflexion. Pour cette seconde fois, je lance un véritable appel au secours : il faut sauver le train en France, dès maintenant.

Je voulais pourtant prendre le train

Aimer le train

Dijon, Annecy, le Morbihan, les Alpes, l’Aisne, la Thiérache, Marseille, la Corrèze, le Pays-Basque, Strasbourg, l’Alsace, les Hauts-de-France : c’est la liste des régions où, de mémoire, nous sommes partis en famille et en train depuis la naissance de mon fils, en juillet 2015. Il est un enfant du rail avant d’être un enfant des airs. Il adore, tout comme moi, la douce excitation qui suit l’achat des billets, les bruits de la gare quand nous approchons du bon wagon, l’installation dans celui-ci et le tacatacata interminable une fois la rame lancée sur les rails de sa destinée. Partir sur un coup de tête, jouer à saute-destination, changer de plans au dernier moment : c’est une spécialité déposée de notre duo. Nous aimons l’univers ferroviaire, nous aimons les voyages en train, nous aimons ces mille et un souvenirs nés de la gentillesse des personnes croisées au gré des gares et des TER et nous pensions que cela allait durer encore longtemps, très longtemps, surtout à cette époque de prise de conscience généralisée, où l’impact concret d’un voyage est pris en compte, mesuré, comparé. En de telles circonstances, quoi de mieux que le train – sous toutes ses formes – pour aller vers un tourisme plus vert, plus local, plus hexagonal ?

Il faut savoir que les familles ont (ou avaient, c’est selon) à disposition une carte extraordinaire : la Carte Enfant Plus permettant, peu ou prou, des réductions sur tous les trains, sans conditions de dates, de destinations ou autres. Payée 75€ pour une année, renouvelable pour 65€ à échéance, elle était particulièrement adaptée aux personnes voyageant avec enfant(s) puisque émise au nom de l’heureux bambin. Rentabilisée à toute vitesse, c’est elle (et elle seule) qui nous a permis de voyager autant à travers la France entre 2015 et 2019. 

Nous avons donc un cocktail idéal : des gens qui veulent prendre le train, qui profitent d’une formule dédiée très adaptée, une volonté globale d’aller de l’avant dans cette direction. Qu’est-ce qui pourrait donc aller mal ?

Le Marketing et l’incompréhension, main dans la main.

Le 9 mai, ô date fatidique, sont arrivées sur le marché les nouvelles cartes, formules et politiques tarifaires de la SNCF, promettant, à défaut de monts et merveilles, plus de liberté(s), des voyages moins chers, de la flexibilité et bien d’autres choses, d’après sa PDG herself,la PDG de Oui.Sncf, Rachel Picard

J’avais remarqué, assez tôt et sans vouloir y croire, certaines conditions pour le moins étonnantes au regard de la situation évoquée plus haut. Je n’osais pas penser que la SNCF allait se tirer une balle dans le pied, virer sans ménagement les familles de ses trains et emballer le tout dans des monceaux et monceaux d’éléments de langages foireux pour justifier l’injustifiable et donner un sens à une immonde manœuvre marketing, totalement incompréhensible. 

Ce qui cause ma colère, c’est la coloscopie, l’entubage, la bassesse innommable des conditions de la nouvelle carte Avantage Famille, présentée comme une évolution et qui est en réalité un frein majuscule, une bêtise absolue, l’invention démoniaque d’un service marketing dénué de tout sentiment, la preuve que le train de la raison est sur une voie de garage. Sachez donc que si vous voulez profiter d’une réduction après avoir déboursé 49€ à l’achat de cette carte, il vous faudra :

  1. Acheter uniquement des Aller-Retour identiques
  2. Inclure obligatoirement une nuit de week-end (vendredi, samedi ou dimanche)
  3. Avoir une carte par adulte accompagnant (elle n’est plus au nom de l’enfant)
  4. Vérifier les régions où elle est acceptée.
    5. Les enfants de 4 ans ne voyagent plus gratuitement mais paient 9€ par trajet (Via Eunix en commentaire)

La fin d’un modèle, la fin du train. 

Pour moi, comme pour tant d’autres, ces obligations sont aberrantes, catastrophiques, définitivement stupides. Elles tuent tout le charme du voyage en train improvisé, tout le plaisir des circuits organisés au jour le jour. Acheter des A/R, c’est devoir partir et revenir de la même ville : finis les voyages commencés à A et finis à Z. La nuit du week-end, c’est le coup fatal porté à ceux qui aiment (et peuvent) partir en semaine, entre le lundi et le vendredi, pour éviter, justement, le week-end et ses foules et qui se retrouvent à payer systématiquement le prix  La carte qui n’est plus au nom de l’enfant, c’est devoir acheter une carte par personne : si je veux accompagner Fils à l’Aller et que son grand-père le ramène au retour, chacun doit avoir sa carte, ce qui n’était pas le cas avant. Toujours plus d’argent à donner, toujours moins d’avantage, moins de possibilité, moins d’intérêt. Perle merveilleuse que la raison donnée à ces changements : « Il ne faut pas que cette carte attire les voyageurs d’affaire ».

Nous sommes nombreux, sur les réseaux sociaux, à interpeller, interroger, lancer et relancer le débat sur ces nouvelles cartes et sur ces obligations. Qu’avons-nous pour réponses ? Le vide intersidéral, des arguments auxquels nos interlocuteurs eux-même ne semblent pas croire. La campagne médiatique qui a accompagné le lancement de ces formules a été impressionnante : aucune voix discordante, louanges sur louanges sur louanges. Personne pour s’interroger, fouiner, interroger, avec la palme revenant à RTL pour ce papier délirant auquel ne manque que la mention SPONSORISE. Seul le Figaro (et j’ai du mal à l’écrire tellement c’est affolant) à osé aller « plus loin » et écrire noir sur blanc ce que nous dénoncions depuis belle lurette 

A quoi en sommes-nous donc réduits désormais ? A devoir prendre l’avion, en 2019 ? Sérieusement ? A nous entasser tous dans les trains du week-end, pour espérer l’aumône d’une réduction symbolique sur un billet déjà payé trop cher ? A aller aux confins de l’Île de France, dans des gares fantômes et à des horaires extrêmes, dans ces OuiGo où il faut payer pour tout, qui ne vont nulle part en prétendant aller partout ? A errer en vain dans des gares désertées par tous, où les guichets sont fermés, les bornes cassées et l’information inexistante ? Faut-il donc que je fasse témoigner ces contrôleurs, ces chefs de gare lassés, usés, proche de la retraite et dont le discours est empli de regrets, de doutes, d’excuses marmonnées et d’incrédulité profonde ?

J’ai l’impression, très désagréable, que la SNCF fait tout que nous ne prenions plus le train et que nous cherchions autre chose pour voyager. Je me retrouve donc, à mon corps défendant, à devoir me tourner vers la concurrence aéronautique, avec des billets moins chers, que je peux réserver plus de trois mois à l’avance. J’en suis aussi, du fait des nouvelles obligations de la formule Avantage Famille, à devoir organiser mes vacances ailleurs qu’en France, car je n’aime pas programmer, je n’aime avoir des itinéraires imposés, je ne veux pas voyager en bus avec mon fils et je n’ai pas (encore) le permis. Je passe donc désormais le plus clair de mon temps à faire des simulations, des comparaisons, des montages financiers improbables (car faisant apparaître l’inutilité totale des – supposées – réductions possibles), pour en arriver à une seule conclusion : le train n’est plus une solution à privilégier.

Adieu, le train d’antan.

Si le train n’est pas mort, il est agonisant. Seule une injection massive de bon sens pourra encore sauver ce qu’il reste, pour rattraper les erreurs commises,remettre l’humain au centre, regagner la confiance du public et lui rendre sa vraie place, sa seule place, celle qu’il a toujours occupé et qui disparaît un peu plus chaque jour.