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Voir Vulcano (et y vomir)

Pour ce troisième volume des histoires siciliennes, je vous emmène vers les Îles Eoliennes, ce fleuron du tourisme sicilien. Des noms qui évoquent la beauté, le charme d’une région unique. Stromboli, Lipari, Salira et autres Filicudi, autant de destinations enchanteresses. Pour ma part, je n’ai fréquenté « que » Vulcano » la fameuse, réputée pour son volcan, ses fumerolles et ses bains de boue, pour ce qui devait être une journée classique dans le cadre d’un voyage scolaire. Or, tout (et absolument tout) est parti en vrille, en cagade, en bordel, pour atteindre un niveau rarement égalé. C’est que je vous raconte aujourd’hui !

vulcano 1

Voir Vulcano (et y vomir)

Un début classique

Au début, tout avait bien commencé. Le séjour suivait son cours malgré quelques aléas et nous arrivions doucement vers le temps du retour. La dernière journée devait être le point d’orgue de notre excursion sicilienne et l’occasion pour tout de goûter aux splendeurs d’une petite ile mondialement connue, tout en récupérant de précieuses informations géologiques et volcaniques. Dès le matin, le soleil ne sembla se lever que pour nous, tandis que nous tracions à toute vitesse depuis Catane vers Milazzo, afin d’attraper notre matinal ferry.

Lever de soleil sur la côte est de la Sicile

Il faut savoir que plusieurs options sont disponibles pour rallier les Iles Eoliennes: de gros ferries, de petits bateaux, des embarcations privées ou… des hydroglisseurs. Comme de bien entendu, c’est avec le dernier cité que notre traversée était programmée. Pour ma part, je dois avouer que je suis plus attiré par les petits navires que par les gros mastodontes…

Le tarif pour la traversée change en fonction de la saison mais n’est cependant pas d’un coût affolant: environ 15€ selon la compagnie avec laquelle vous allez partir (soit 30€ l’aller-retour). Il est plus avantageux de réserver en ligne en amont, pour être sur de ne pas vous faire avoir à la dernière minute par manque de place. Enfin, il y a un petit snackbar et du Wifi dans les locaux de Milazzo.

Au moment de monter, l’un des marins m’avertit que tout le monde devra être assis, sans pour autant préciser le fond de sa pensée. Étant ignorant des conditions maritimes, présument qu’il ne fait là que son travail et que sa phrase n’est que sibylinne, je transmets l’information à mon groupe (45 jeunes) et aux enseignants (6 adultes). L’hydroglisseur sur lequel nous sommes montés me parait être normal, la mer ne semble pas spécialement agitée: tous les signaux sont au vert et la suite ne devrait être qu’une simple formalité.

Vomito, Vomiti, Vomitatum

©Ustica Lines - usticalines.it

©Ustica Lines – usticalines.it

Notre départ de l’embarcadère n’est que luxe, calme et volupté. L’hydroglisseur glisse sur les vagues comme un couteau dans du beurre et les jeunes rient franchement, heureux d’être là. Certains d’entre eux vont conter fleurette avec certaines donzelles locales, d’autres dorment tranquillement. « Mes » adultes parlent entre eux et je pousse un petit soupir de contentement, ravi que tout s’imbrique correctement.

C’est seulement après une petite dizaine de minutes que les premier signaux avant-coureurs sont apparus, sous la forme de soubresauts suspects et d’une activé extérieuse (Aka maritime) nettement placée sous le signe du vent et de grosses vagues. Petit à petit, je sentais que l’hydroglisseur commencait à jouer à saute-mouton avec la mer.  Au début, cela n’avait rien de bien terrifiant, juste ce qu’il fallait pour réveiller les endormis et les faire lancer quelques blaguounettes bien senties. Cependant, l’ambiance s’est quelque peu rafraichie (sans mauvais jeu de mot) quand l’un des marins est passé donner des sacs à vomis, « au cas où », comme un message subliminal que la situation allait peut-être prendre une tournure inattendue…

C’est d’abord à ma gauche que le « au cas où » a commencé à se manifester, sous la forme d’une pâleur certaine sur des visages, sur une immobilité contractée étrange, de mains posées sur les bouches et de regards inquiets. Une rangée après l’autre, le silence s’est installé, les corps ont arrêté de bouger et tout s’est figé, comme dans une atmosphère de fin du monde. Debout sur mon siège, absolument pas affecté par les remous, j’observe, plus dubitatif qu’inquiet, sans vraiment penser qu’un bordel sans nom prenait forme là, juste devant mes yeux.

Beuargh. Gloups. Waarg. Beurk. Baaaaa. Oh mon dieu, je me sens mal. Ah non, pas toi aussi. M’sieur, je me sens mal. Gloups. Je crois que je vais… Un sac, qui a un sac ? Tourne la tête ! P’tain, ça pue.

En dix minutes chrono, 35 de mes 45 jeunes ont succombé à la plus belle crise de mal de mer jamais vue. A partir du moment où le premier n’a pu se retenir de vider ses tripes, le mal était fait et le mécanisme infernal enclenché. Le bruit des ventres qui se déversent, l’odeur fétide des aliments macérés, les relents acides de la nourriture mal digérée, les raclements de gorge: un carnage visuel, auditif et olfactif absolu et d’une contagion terrifiante. Les uns après les autres, je les voyais sombrer – au sens littéral du terme – et ne devenir que des loques incapables de bouger, de ne faire autre chose que de gémir et de régurgiter, encore et encore.

vomito

Tandis que je courais à droite et à gauche, bondissant et m’appuyant sur les murs, tuyaux et portes, arrêtant ma course au plus fort d’un creux pour mieux la reprendre ensuite, virevoltant comme un cabri heureux, je n’ai pas fait attention à l’état des adultes. Le spectacle qui s’offrit alors à mes yeux ne valait guère mieux que le reste: eux aussi avaient été atteint et n’étaient plus capable de m’apporter la moindre aide. J’étais seul, absolument seul.

Et vogue la Galère

Souvent, quand le Mauvais Sort décide de s’acharner sur quelqu’un, il ne le lâche plus jusqu’à ce que le fond soit atteint. Ce fond personnel, je crois m’en être approché de très près ce jour là. Pendant que je courrais faire le ravitaillement des sacs, j’aperçois une de mes adolescentes recroquevillée sur elle-même, par terre, appuyée contre un mur. Elle tremble et son visage exprime l’imminence d’une crise d’angoisse. Arrêtant tout, je décide de m’occuper d’elle en priorité, tandis que retentissent toujours les râles des mourants et les « jamais plus » des agonisants. Tandis que je la transporte jusqu’à ma place, tout au fond du bateau, elle m’informe qu’il s’agit là de sa première traversée en mer et qu’elle ne remontera plus jamais sur un bateau…

Après 10 longues minutes à la rassurer et à la calmer – avec un succès aussi provisoire que relatif  – je la laisse aux bons soins des deux seules ados du coin encore en état de parler. C’est à ce moment précis que mon regard se verrouille sur l’autre côté du bateau, deux rangées en face de moi, là où une autre jeune fille n’arrive plus à respirer correctement, celle-là même qui est sujette, par moments, à des crises d’asthme…

Pendant une fraction des secondes, je me suis senti devenir purement incrédule tellement la situation paraissait dégénérer minute après minute. Encore une fois, j’ai galopé (littéralement) par dessus les rangées, récupéré la ventoline planquée dans la pharmacie et géré ça dans la mesure du possible, autant que faire se pouvait. Il aurait été trop simple que la crise d’asthme se résolve aussi simplement, n’es ce pas ? En effet, la chose n’a fait qu’empirer quand elle m’a informé que son cœur battait (beaucoup) trop vite qu’elle avait déjà eu des crises de tachycardie par le passé…

Je ne saurais décrire avec précision ce qui se passait dans ma tête à ce moment précis. J’avais la sensation de pouvoir être partout à la fois, de pouvoir gérer tout ce qui se présenterait, d’avoir une capacité analytique absolue. Des flots d’adrénaline pure couraient dans mes veines et j’avais la – désagréable – impression que le sort entier du bateau était placé entre mes mains, à charge pour moi de me démerder avec (car, je ne vous l’ai pas dit mais les marins – eux aussi – étaient à l’article de la mort). Un rapide coup d’œil circulaire autour de moi ainsi qu’une rapide pensée m’a fait dire une seule chose, aussi concise que concrète:

C’est la merde.

Et ça continue !

Boyaux vidés, odeurs immondes dans l’air, état cadavérique généralisé, crise(s) multiple(s) aux symptômes étranges: mes nerfs commençaient doucement à se tendre et je riais plus de dépit que de joie tout en slalomant encore et toujours entre mes malades et ceux de l’autre groupe (dont l’équipe était aussi KO que mes adultes). Le carnage a pris fin brutalement quand une voix a retenti dans les haut-parleurs, nous intimant de dégager car nous étions arrivés à Vulcano, envers et contre tout.

En effet, tout occupé à courir, je n’avais pas remarqué que le bateau avait pris une immobilité presque inquiétante, que les marins avaient repris vie et que l’un secouait mes jeunes avec un air dégoûté, le nez pincé d’une main, tout en indiquant du doigt sa montre, pour nous dire qu’il ne fallait pas mettre le bateau en retard. Dans d’autres circonstances, je serai très proprement rentré dans le lard de ce saligaud et je lui aurai volontiers déversé sur sa face porcine l’intégralité des pochons de vomi à ma disposition (plus d’une cinquantaine selon mon recensement). Cependant, mes priorités étaient ailleurs et j’ai fait sortir mon troupeau, soutenant celui-là, aidant celle-ci et rassurant les autres d’une voix que j’espérais assurée et efficace.

La ressurection des morts

Doucement, tout doucement, nous avons réussi à atteindre le bout du débarcadère, sous une pluie battante et un vent ravageur. Les regards désolés des locaux nous font comprendre que jamais le bateau n’aurait du prendre la même. L’un deux me confie même que le premier voyage de la journée a été encore pire que le notre. D’ailleurs, tous les autres prévus pour ce jour ont été purement et simplement annulés par la suite. Bringuebalant, nous atteignons tant bien que mal le seul café ouvert à proximité où nous nous réfugions à toute vitesse, sous les yeux effarés du serveur, qui ne s’attendait surement pas à voir une troupe pareille entrer en son lieu.

Pendant que tout le monde s’assied et commence à reprendre (vaguement) des couleurs un peu plus humaines, je m’aperçois que mon ado asthmatique/cardiaque ne va franchement pas mieux. Ni une, ni deux, je prends la seule décision viable dans des circonstances pareilles: appeler un dottore et activer le mécanisme habituel de secours. Arrivé très vite (c’est petit Vulcano, très petit), celui-ci ne tergiverse pas et fait appel à l’ambulance pour nous embarquer vers le centre médical local. L’équipe professorale, pas encore remise de ses émotions, m’écoute leur lancer une litanie de conseils sur la journée et les choses à faire. Je devine très vite que le programme ne sera pas respecté et que nous entrons, à partir de ce moment présent, dans l’improvisation totale, absolue et définitive (ce qui n’est pas pour me déplaire, j’adore ça).

Du séjour de la jeune, il n’y pas grand chose à dire: l’équipe a été compétente, efficace, aimable et rassurante. En dépit de mon italien précaire et de leur anglais inexistant, nous avons quand même réussi à communiquer et la vie a refait surface sur le visage de Mademoiselle, qui a même été jusqu’à sourire et demander à boire, signe indubitable que la crise était presque finie… jusqu’à ce que j’aperçoive une ambulance arriver et que je découvre ébahi que les passagers ne sont autres que DEUX professeurs de mon groupe.

J’ai hoché la tête, mordu ma langue et me suis retenu de ne pas me rouler par terre en m’arrachant les cheveux. Si tel était mon destin, autant l’accepter (take your medicine like a man comme disent les ricains) et sauvegarder ce qui pouvait l’être… Encore une fois – heureusement ! – les toubibs ont accompli un travail remarquable et ce n’est qu’au bout de deux heures que je suis remonté dans l’ambulance avec ma jeune et les (ex) malades pour retrouver mon groupe, tout occupé à pique niquer sur la plage, définitivement guéri.

En voulez-vous encore ?

Panneau à Vulcano

 

Comme il était écrit que je devais manger mon pain noir ce jour-là, la série a continué gaiement avec, dans l’ordre:

– Le bateau annulé, information apprise grâce à l’oubli de lunettes sur le quai d’embarquement (mais remplacé par un gros ferry).

– Une cécité (temporaire) due à de l’envoi de boue dans les yeux (guérie par le pharmacien) de deux jeunes.

– La perte de deux téléphones portables sur le bateau du retour.

– La non réservation du repas du soir, qui nous a obligé à manger des pâtes dans une station-service, hors de prix, froides, à 11 heures du soir.

Soit dit en passant que les bains de boue sont une activité très intéressante mais puante. Négociez le prix de la douche avec le gérant (il est fan de la Juventus, ça peut aider) et évitez de vous envoyer de la boue dans les yeux, c’est létal. Si vous oubliez vos maillots de bain, achetez-en un en face pour  5€. Enfin, ne restez pas dans le vent: l’odeur colle aux vêtements de façon incroyable.

Au final, de Vulcano, je n’aurai vu qu’une plage, une pharmacie, un café et un centre médical. Nul volcan, nulle fumerolle, nulle découverte géologique d’exception. A jamais, celle île sera reliée à cette histoire et me fera penser à du vomi mélangé à du souffre, à des malades et à série incroyable de soucis, enchainés les uns aux autres avec une rare ponctualité. Je ne sais pas si j’y retournerai un jour mais, si je le fais, ce sera seul et en avion !

Et vous ?
Quel est votre pire souvenir de traversée ?