Voyager (ou le fléau de la justification outrancière)

Une fois de plus, je viens de faire un tour du monde virtuel en sautant de blog en blog et de site en site. Une fois de plus, j’ai lu de beaux récits, des histoires, des drames, des aventures, des épopées. Une fois de plus, j’ai voyagé par procuration. La boucle serait bouclée et je pourrais me glisser aussi voluptueusement que doucement dans mes draps si mon attention n’avait pas été titillée, retenue, attirée par un détail que j’aperçois, que je vois apparaitre, fleurir: le besoin de justifier mordicus un voyage, de lui trouver un but, une raison, une cause. Enjeu de cet article nocturne: ce nouveau fléau du « Je voyage pour quelque chose ».


Voyager
(Le fléau de la justification outrancière)

1) Au commencement: la médiatisation

Il y a encore quelques temps, le voyage n’était pas un acte aussi médiatisé et médiatisable que maintenant.

L’apparition et la multiplication incessante des applications, sites et autres réseaux sociaux dédiés fait qu’il est devenu extrêmement facile – voire même banal – de mettre en avant son projet.

De fait, ces infrastructures virtuelles entrainent  une concurrence accrue, composée de toutes ces personnes parcourant le Monde dans le même espace-temps. Donc, logiquement,  icelles représentent de potentiels adversaires dont il faut nécessairement se démarquer.

Pour en arriver là, il devient logique de se positionner sur une niche, une part de marché encore relativement vierge (si tant est que cela existe encore).

2) Puis vint la thématisation

Pour survivre dans cette jungle qu’est celle de la Blogosphère de Voyage et, à fortiori, celle des TourDuMondiste, la thématisation apparait dès lors comme une étape obligatoire.

Seulement, pour se faire une petite place au soleil, il faut s’inscrire dans une thématique qui soit:

– A la mode (pour plaire au plus grand nombre)
– Nouvelle (pour ne pas tomber dans le déjà écrit)
– Vendeuse (pour se faire de la thune et attirer le chaland)
– Médiatique
– Inédite (cf Nouvelle)
– Insolite (cf Nouvelle aussi)

Cependant tout cela n’est pas encore suffisant car même si certaines recettes – heureusement ! – sont immortelles, telle que la qualité d’une plume, le talent d’un photographe ou la capacité à faire voyager par écran interposé, il faut encore trouver et créer le Packaging associé (charte graphique, nom de domaine, ligne éditoriale…).

3) Pour en arriver à la Justification

A ce stade, tout – ou presque – semble prêt: le blog/site est créée, le lecteur est alléché, tout va bien…

Sauf que, fléau de notre époque, on ne voyage plus pour voyager. On ne voyage plus pour faire le Touriste à la Maman-Papa. On ne voyage plus pour aller se prélasser au bord de la mer.

On voyage désormais avec une logique raisonnée, en s’inscrivant dans un grand, vaste et global mouvement où il est en permanence question d’empreinte carbone, de développement durable, de tourisme éthique, de participation citoyenne, de comportement responsable ou que sais-je encore.

Du coup, on ne peut se permettre de dire « Je voyage et c’est tout ».

Il vaut mille fois mieux se positionner dans un cadre aussi peu clair qu’ambigu, entremêlant mille notions aussi étrangères qu’antinomiques mais dont l’association sonne bien aux oreilles:

« Je suis un voyageur respectueux, équitable, responsable et alternatif ».

4) Messieurs, ne mélangeons pas tout

Quand je fais du covoiturage pour aller à Beauvais, je ne voyage pas équitable: j’économise surtout les 12€ de navette.

Quand je prends le train au détriment de l’avion, je m’en fiche de mon empreinte carbone: c’est juste que je préfère le tango des rails à la valse des couloirs aériens.

Quand je fais du Wwoofing ou du HelpX, je le fais parce que j’aime être dehors, aider et que cela me fait faire des économies de nourriture et de logement.

Quand je prends un guide local, quand je dors chez l’habitant, je le fais parce que cela me plait: je m’en contrecarre d’être soit disant éthique.

5) Je voyage et c’est tout.

Derrière toutes ces appellations que je viens de maltraiter, il y a de vraies valeurs qui méritent d’être défendues, promues, diffusées. Elles le sont, au jour le jour, par des personnes qui agissent sur le terrain.

Je voyage depuis que j’ai 8 ans, avec mes parents, mes amis, ma DeT ou (des fois) tout seul. Je n’ai jamais cherché la moindre petite once de raison à toutes ces aventures, à toutes ces errances, à toutes ces expériences.

Je voyage parce que j’aime ça.
C’est peu mais c’est énorme.
C’est illogique mais suffisant.

La plus simple et la plus belle des raisons.

12 thoughts on “Voyager (ou le fléau de la justification outrancière)

  1. Ce billet en lui-même ne contredit-il pas la phrase disant que tu n’as jamais cherché une raison ?

    Mais pourquoi chercher une justification, si on aime ce qu’on fait. Beaucoup m’ont demandé pourquoi je voyageais, jamais je n’ai clairement su répondre.

    1. Oh ben si, je me contredis partout et tout le temps: j’ai publié en décembre des trucs « voyage alternatif ».

      Et puis, j’apprécierais que tu ne pointes pas du doigt mes incohérences 😀

      PS: Aimer, ce n’est pas une raison, c’est une cause na.

  2. Aimer le voyage pour le plaisir du voyage, oui totalement. Mais pourquoi ne pas y rajouter une ligne de conduite et se laisser guider par un objectif pour donner à son voyage un intérêt supplémentaire et ne pas se complaire dans le (certes plaisant) concept du voyage-vacances qui, à la longue, peut s’avérer lassant ?

    1. Hello Joana

      Aucun souci pour rajouter une ligne de conduite à un voyage, bien au contraire.

      Seulement, vouloir que chaque acte d’icelui devienne un truc raisonné et calculé… Ça fait beaucoup au beau d’un moment.

      Et puis, dans ces termes, faut aussi appliquer à soi-même ce qu’on défend. Pas gagné tous les jours !

  3. Très joliment dit…
    J’aime beaucoup la conclusion, le voyage, c’est le rêve, la découverte, les yeux qui pétillent, la peur et l’envie de l’inconnu…
    Je pense après que beaucoup de gens voyagent pour ça, et qu’avec nos yeux de blogueurs nous ne voyons que, ou principalement, les blogueurs « thématique » (même si je comprend aussi parfaitement cette manière d’intellectualiser et vouloir médiatiser son voyage, tellement dans l’air du temps) !

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