L’Eire de rien, l’Irlande de tout

Imaginez. Des moyens illimités. Un budget infini. Aucune limite temporelle. Une liberté absolue et zéro obligation. Un horizon dégagé. Une destination à choisir, un voyage à monter, à imaginer, à rêver. Imaginez avec moi. Une île d’émeraude pour qui mon coeur bat depuis (presque) toujours. Des archipels, des villes, des montagnes, des lacs et des moutons. Imaginons. Ensemble. Le plus fou, le plus beau, le plus irréel de tous les voyages en Irlande !

 

 

L’Eire de rien, l’Irlande de tout

 

Parce qu’il faut un début en toute chose, je crois que ce voyage rêvé commencerait quelque part, tout là-haut, vers cet Escalier des Titans qui fait courir les foules, vers ces colonnes de basalte inscrites au patrimoine mondial de l’UNESCO, vers les dernières traces de la lutte entre Benandonner et Finn Mac Cumaill, vers la Chaussée des Géants ! Je prendrais le temps de l’arpenter, de la découvrir. Je ferais glisser le bout de mes doigts sur sa surface rocailleuse et je jouerais une mélode tic-tacteuse avec mes mains. Ensuite, beaucoup plus tard, je regarderais le soleil se coucher, là-bas, au loin. Je lui ferais signe et j’observerais la lumière embraser les lieux avant, tout doucement, de s’éteindre et de laisser place à une subtile pénombre teintée d’orange.

CC - BY 2.0 via Tony Webster

CC – BY 2.0 via Tony Webster

Quand le temps de partir sera venu, je prendrais la route, guidé par les effluves maltées des distilleries d’Irlande du Nord. Sans me presser, les narines à l’air, humant et humant, je tenterais de trouver le chemin. Lentement, au gré des vents et des odeurs. Je passerais peut-être par ces noms légendaires : Bushmills, Cooley et autres Echlinville, pour une trilogie (modérément) enivrante, chargée d’histoire, de savoir-faire et de traditions immortelles. Ensuite, du coup ,et parce qu’il n’est pas question d’être dans l’urgence, puisque les limitations sont simplement abolies, je trouve qu’il serait beau d’aller à la rencontre du Donegal.

En marchant, en charrette ou en roulotte. Avancer au rythme du temps de jadis, sur des chemins détournés et oubliés. S’arrêter quand bon me semble, au bord d’une rivière où foisonnent les saumons. S’étirer doucement et descendre du siège, flatter les chevaux, les laisser errer un petit peu. S’étirer délicatement, cherchant à gratter le ciel. Prendre mon fils dans mes bras, Le poser et le regarder avancer sur ses petites jambes malhabiles. Attraper #DeT par la taille, la regarder dans les yeux, lui dire ces choses-là. Ouvrir grand les bras pour accueillir une Pitchoune revenant les bras chargés de fleurs fraiches, riant à pleine gorge. Sourire tous ensemble en se disant que la Nature irlandaise est le plus formidable des terrains de jeux.

Un couple de promeneurs à Inis Mean

Quand cette page sera tournée, ce sera le moment d’entamer la descente vers le sud, le long d’une route mythique : la Wild Atlantic Way, 2500 kilomètres de paysages typiques, tourmentés, inquiétants, enchanteurs. 2500 kilomètres pour écrire quelques lignes supplémentaires à mes lettres d’amour pour Erin la douce. Comme cela doit se faire, nous prendrons soin de nous procurer le véhicule adéquat, de la simple voiture aux gigantesques RV si chéris par l’Amérique du Nord. Puis, nous descendrons, visant le Mayo. Je prendrais le temps d’avoir le temps. Je cocherais, au fur et à mesure de leurs arrivées, toutes ces villes et toutes ces personnes que je veux revoir. Là-bas, à Ballina, ce sera Valery, qui m’appelait « My second son » et qui a réussi à me faire manger des brocolis. A Castlebar, ce sera ce barman et ce couple d’amis qui m’a si chaleureusement accueilli. A Wesport, ce sera cette bière et ce pub où résonnent les accords d’une guitare qui ne sent bien qu’auprès d’un feu de tourbe et de son amie la flûte. Je m’arrêterais dans chacun de ces lieux. Je me planterais le nez au ciel, les yeux fermés, les bras le long du corps. Et je laisserais les souvenirs remonter, comme une vague ou un geyser. Comme une éponge, j’absorberais toutes ces émotions, toutes ces impressions pour les garder en moi, précieuses, éphémères et pourtant éternelles.

Clew BayUne fois rassasiés, nous reprendrons une nouvelle fois la route pour faire découvrir à notre descendance ces lieux où nous allâmes au temps de notre folle jeunesse. Nous embarquerons vers les îles d’Aran et nous jouerons à saute-mouton entre elles. Nous rirons aux souvenirs d’un premier voyage où nous nous perdîmes. Nous rirons en revoyant ces routes cabossées, ces pentes méchantes, ces ruines émouvantes et cette météo si changeante. Nous tenterons de prononcer quelques mots de gaélique en ce fief et nous chérirons d’avance les souvenirs qui se créeront. Puis, sans prévenir, nous foncerons vers l’est, vers la plus mythique de toutes les régions de l’irlande : le Connemara. Nous prononcerons le nom avec respect, délicatement. Pitchoune et Bébé verront nos yeux briller à sa simple évocation. Puis ils verront. Et ils comprendront. A voix basse, je leur parlerais de l’Histoire qui hante ces montagnes, du pourquoi de ces murets de pierre et du comment d’un exil programmé. Le corps parcouru de frissons, j’irais avec eux dans ces recoins que je chérie : les chutes d’Aasleagh et l’incroyable liberté qui s’y exprime. Le petit pont de pierre du Quiet Man. Les 7 beans et les appels à la randonnée. Le parc national du Connemara. L’abbaye de Kylemore. Chaque jour apportera sa nouvelle découverte, sa nouvelle visite, sa nouveauté intrinsèque.

Connemara National ParkToujours plus au sud. Longeant les côtes, nous foncerons, de retour sur la WAW. Tout là-bas, au loin, se dessinent déjà le Kerry et le Burren. Dédaignant Limerick la méconnue, nous saluons les falaises de Moher et traçons notre chemin. Je n’ai qu’une chose en tête, qui m’attire comme un aimant, un duo maléfique qui ne cesse de m’appeler : le binôme ilien de Blaskets et Skellig. Depuis des années, je me pâme sur ces bouts de terre accrochés, où les hommes ont vu, sont venus et ont fini par être vaincus. Je rêve de gravir les escaliers rocheux et de me laisser impressionner par la violence de la Mer nourricière. Je rêve d’une tempête déchainée où les vagues claquent comme des fouets et s’écrasent en millions de goutes sur des rocs impassibles. Je rêve d’une sauvagerie magnifique, d’une impétuosité indomptée, d’une colère écrasante, dans ces décors bruts, minéraux, isolés, désertiques. 

Skelligs

Domaine public – Page originale

Doucement, très doucement, la fin de ce voyage onirique commencera alors à pointer le bout de son nez au lointain. Entre temps, nous aurons fait un large détour par le sud-est. La Péninsule de Dingle et le Ring of Kerry auront été minutieusement explorés, étudiés, nettoyés au gré de nos étapes imprévues. Nous aurons bouffé jusqu’a en vomir de la beauté, qui suintera par tous les pores de notre peau. Cependant, avant de partir, avant de rejoindre Cork la rebelle, la remuante, la chatoyante, nous ferons un ultime et dernier détour en suivant les conseils de William et Cécile après leur Irish And Chips. Nous irons sur leurs traces et nous marcherons, à la recherche de ce squelette de bois échoué sur une plage. Nous tenterons de saisir son histoire, de l’appréhender, de la comprendre, de la faire notre. Puis, après un dernier coup d’oeil par-dessus notre épaule, nous nous retirerons, laissant l’épave mystérieuse de Rossbeigh Beach à ses mystères et à ses nuits étoilées.

L'épave de Rossbeigh - © Retour du Monde
L’épave de Rossbeigh – © Retour du Monde

Ce sera la fin. Nous serons sur un tarmac ou sur un port, attendant un quelconque moyen de transport nous en retourner vers l’amère patrie. Nos coeurs seront verts, de tristesse, d’amour, de passion. Nous fredonnerons, au moment d’embarquer, quelques notes entendues, lâcherons quelques dernières expressions. Alors, tournés vers cette terre d’Irlande qui fut quelques temps mon pays d’adoption, je serrerais contre moi ma famille. Après quelques secondes de silence, le chœur comme ça, nous le dirons : « Nous reviendrons ».

Cet article est parrainé par le site BSP – Auto.
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One thought on “L’Eire de rien, l’Irlande de tout

  1. Oui; un jour vous y reviendrez , merci Cedric pour tout ce que tu peux écrire, j’ai toujours une petite larme à l’œil quand je lis ce que tu écris.

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