Seul sur la Chaussée

Bip, bip, bip.

7 heures du mat’.
Putain.
7 HEURES DU MATIN.

Allongé comme un lamantin dépressif dans mon lit, je pousse quelques grognements assourdis pour m’extirper, veillant à ne (presque) réveiller personne dans la chambrée que je partage avec ma douce famille. Sans plus trop tarder, je tente de franchir du même pas la brume cérébrale et la porte des lieux. Objectif de cette épopée matinale : tracer ma route en solitaire vers la Chaussée des Géants via le Shepherd’s Steps, un sentier repéré la veille, afin de pouvoir profiter des lieux en toute quiétude, loin des foules piétinantes et selfinisantes rencontrées la veille. Je VEUX avoir ce lieu pour moi tout seul, pouvoir m’en abreuver, m’en saouler, m’en rassasier jusqu’à plus soif, jusqu’à en vomir s’il le faut.

La chaussée des géants

 

Il faut savoir, ô cher lecteur, que cela fait des années que je rêve de cette Chaussée, de cette Giant Causeway toute de basalte, que je bave et trépigne d’envie à l’idée de m’y rendre aussi. Cela étant fait, je trouverais cela vulgaire, insultant, méprisant de considérer l’avoir « faite » (si tant est que ce mot puisse avoir un sens en un tel contexte) en une heure, dix photos et quinze minutes de marche. Non, non et non. Pas de ça ici, pas de ça avec moi. Hors de question, tout simplement. En effet, un tel lieu, inscrit au Patrimoine Mondial de l’UNESCO, se respecte, se révère, demande du tact et de la passion. On ne le consomme pas, tout emballé. On ne le touche pas du bout du doigt, du bout de l’objectif. On s’y rend et on le respire, on s’en imprègne, on s’en imbibe et on tente de toucher son âme,  via les légendes (historiques ou géologiques, faites votre choix) ou autres.

 

La chaussée des Géants

(…)

A droite, l’horizon s’enflamme. Quelques lapins gambadent et, avec ma tasse de café arrachée à la cuisine de l’hôtel, je me sens le Roi du Monde. Personne dans mon horizon, nul ombre humaine pour gâcher mes perspectives. J’avance d’un bon pas, avec un sourire boulonné aux lèvres, heureux de m’être offert un vrai bol d'(ulst)air frais. J’agis, quelque part, de façon purement égoïste en laissant femme et enfants endormis là-bas, derrière moi. Mais je sais que j’ai besoin de ce moment. J’ai besoin d’être seul, en face à face avec moi-même, mes rêves, mes pensées, mes ambitions. En marchant ainsi sur cette falaise, dans cette aube irlandaise si pure et si belle, j’ai l’impression intense d’être à ma place, dans un univers qui graviterait autour de moi. Sérénité, bonheur, plaisir, Épicure et nature. Le cocktail est idéal.

 

Un matin dans la campagne nord-irlandaise

 

 

Plus loin, avec quelques virages, un panneau m’invite à obliquer et à descendre les 162 marches qui me mèneront au plus près de cette Chaussée des Géants. C’est presque à regret, après avoir vérifié l’heure, que je ne cède pas à une pulsion pré-programmée (suivre le chemin, oublier mes plans, aller toujours plus loin) et m’engage sur la glissante descente. A gauche, le sentier mène au Graal. A droite, il emmène vers ailleurs : un orgue de pierre et une courbe à flanc de montagne. Vers l’inconnu. Je tourne pour y voir ce qui s’y passe. Tubes de granit. Orgue des Géants. Une porte de béton défoncée – NO TRESPASSING -. J’avance. Un virage. Un sentier qui s’arrête pour de bon. Une vue sublime. Le déclic frénétique de l’appareil. Des poumons qui se remplissent. Et toujours cette solitude infinie.

 

Vue depuis le sentier bleu de la Chaussée des Géants

 

A l’hôtel, je devine que les enfants se réveillent doucement, baignés de l’amour maternel. Cependant, je n’en ai cure. Ce moment est mien. E mio. It’s mine. Je rebrousse chemin et embrasse l’horizon d’un regard. Quelques ombres humaines se mouvent sur les rochers. Je ne suis plus seul mais cela ne m’attriste pas. J’ai pu profiter de mon cadeau et l’ouvrir en solitaire. Vouloir la possession intime d’un tel lieu est proche de l’hérésie, bien sur. Autant donc profiter de ce que j’ai gagné plutôt que de pleurer sur de futiles possibilités. Hardi !

 

Marcher sur la Chaussée des Géants

 

Parfois, en de rares moments, j’ai le sentiment que certaines forces de l’Univers combinent pour m’offrir le meilleur et le pire, de façon complètement aléatoire. En ce matin de 31 octobre 2016, c’est le Meilleur qui me fut offert sur un plateau de Basalte (et j’en fus honoré, soit dit en passant) : quelques minutes de solitude totale et absolue sur la Chaussée. Les rares compagnons d’escapade décidèrent, au fur et à mesure de mon approche, de quitter l’endroit et d’aller d’où je venais, ici ou ailleurs. Que croyez-vous donc que je fis ? D’exulter, de courir partout, de mitrailler, de crier Louages au Soleil ? Que nenni, que nenni : je me suis contenté de profiter, au sens le plus noble et le plus absolu possible. J’ai rangé mon appareil et j’ai erré, de rocher en rocher. J’ai regardé les vagues déferler, j’ai écouté le chant du ressac, j’ai regardé voler les gouttes fracassées. J’ai marché, lentement, en comptant presque mes pas. Sautillé de rocher en rocher. Tenté de percevoir l’immensité d’ici. Sa sacralité. J’ai finalement trouvé une pierre où m’assoir et contempler, tout simplement.

 

Les vagues sur la Chaussée des Géants
La chaussée des Géants

 

Puisqu’il est dit que tout a un terme en ce bas monde, j’ai finalement brisé de moi-même la beauté des instants passés. J’ai fermé mon âme et rouvert mes yeux pour immortaliser la Chaussée. Cette Chaussée. Ma chaussée des Géants. J’ai cadré, mitraillé et mitraillé encore avant de repartir, toujours seul, via le chemin civilisé et bétonné, emprunté par les masses quotidiennes et les navettes, celui-là même que nous prîmes la veille, en famille.

 

Détail des formations de basalte
La chaussure de la Chaussée des Géants
Détails du Paysage d'Antrim

 

C’est avec les rires de mes enfants et le sourire de ma compagne que j’ai renoué avec la vie réelle. A demi-mots, je les ai remercié de m’avoir offert, à leur façon, cette parenthèse solitaire. Puis, plus tard, nous avons quitté la région. J’ai jeté un dernier regard, lancé un vague salut. Un au revoir et la promesse d’une prochaine et nouvelle rencontre.

Elle et moi.

Cet article est le premier de la série #UlsterWeGo, voyage familial réalisé en Irlande du Nord avec le soutien logistique de Tourisme Irlandais (que je remercie fortement au passage). Comme d’habitude, le contenu éditorial n’en est nullement affecté et je reste le seul et unique maitre à bord.

13 thoughts on “Seul sur la Chaussée

  1. Je partage ce sentiment de vouloir parfois embrassé et vivre en solitaire ses morceaux de terre ou la beauté exulte. Des moments rares qui font aimer le monde encore plus fort. Merci pour ce moment.

  2. Superbe récit! Je te comprend, moi aussi j’aime avoir ce lieu pour moi. J’essai de m’y rendre hors-saison au coucher du soleil, c’est juste incroyable.
    Hate de lire la suite de tes récits nord-irlandais! 😀

  3. Cette sensation d’être seule au monde, les pieds au sol mais la tête dans les nuages… Je l’ai ressentie comme vous dans ce même lieu. Mais aussi sur Skellig Mickaël. Sensation unique…
    Merci pour ces si beaux mots qui parlent si bien de la belle Irlande dont nous partageons la même passion 🙂

  4. J’y suis allé une fois, avec ma femme. Nous avons eu le droit à un coucher de soleil magnifique. Ma femme faisait des photos. Moi, je me suis assis et j’ai contemplé. J’en ai été transpercé par tant de quiétude et de force à la fois… Seules les îles d’Aran, les Skellig et fungie m’ont apporté ça. Un moment frissonnant hors du temps…

  5. Oh la chance!
    La Chaussée rien que pour toi c’est fabuleux.
    J’ai découvert ce lieu l’été dernier avec comme tu le dis si bien la horde à selfies, mais j’étais si heureuse d’y être et ça n’a pas gâcher mon émotion.
    C’est bien vrai on ne « fait » pas la Chaussée, on respecte cette grande dame. Et attention Finn nous a à l’œil. Je rêve d’y retourner, qui sait peut être comme toi un matin très tôt…
    Tes photos sont magnifiques, tu as même la botte du géant. Je suis carrément jalouse. Jalouse, Jalouse…

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