temps de lecture: 5 mn

S’émerveiller (ou pourquoi Il ne faut jamais banaliser l’exceptionnel)

Je m’en souviens comme si c’était hier.

Cela faisait près de 35 heures que j’étais dans l’avion. J’avais quitté Paris la veille, m’étais arrêté quelques heures à Londres avant d’enchainer sur un second vol à destination de Singapour puis sur un autre vers Sydney. C’était alors la dernière phase de mon périple vers Wellington, la capitale de la Nouvelle-Zélande. Avachi, déphasé, crevé, les paupières suspendues au plafond, j’ai vaguement tourné la tête vers le hublot pour regarder : VLAN. Baffe démentielle, afflux massif d’adrénaline et un putain de réveil automatique. En-dessous de moi, les massifs montagneux de l’île du sud, un paysage de rêve et un instant d’un intensité démentielle : j’arrivais. Enfin !

 

 

Je me souviens aussi de cet autre moment. C’était sur les routes du Yukon, un jour de 2009. On sortait d’un chouette roadtrip avec des potes. On venait de passer deux jours à se baigner dans les sources d’eau chaude de Watson Lake, à refaire le monde et à s’éclater, simplement. On avait environ 600 bornes à tirer avant de rentrer mais, honnêtement, on s’en carrait. Pourquoi se soucier de tout à l’heure quand on vit maintenant ? Soudain, on remarque un truc sur le bord de la route. Gros, massif, à quatre pattes, poilus. Un ours. Mieux que ça, mon premier ours depuis mon arrivée. Once again, état d’agitation frénétique, appareil photo dégainé et hululement de bonheur incessant pendant les longues minutes passées à l’observer.

 

 

Une autre fois, ça a été ma rencontre avec des baleines, du côté de Tadoussac, en 2007. Ou encore quand un loup m’a reniflé, en Norvège, en 2013. Cela a été aussi le vertige devant l’immensité vierge du Nunavik, l’émerveillement constant devant la beauté de l’Altiplano chilien, la solitude d’une matinée en solitaire à la Chaussée des Géants, l’amertume délicieuse et nostalgique d’une dernière gorgée de bière en Irlande, la tristesse d’un adieu, un soir à Whitehorse, un dernier câlin avant un départ, le tintement de deux pintes qui s’entrechoquent dans un rade au fin fond de l’Alaska, une voiture qui tombe en rade dans la Vallée de la Mort, un serpent lové sur un sac au Québec, la skyline de New-York au coucher du soleil, une aurore boréale à Tromsø, ma découverte de Prague, Édimbourg, Venise, San Francisco, Ostrava, Londres, Dublin, Santiago, Montréal, Vancouver, Wellington, Dunedin, Marseille, Vienne, le regard de mon fils à Dijon ou Toulouse, les rires de Pitchoune en Irlande du Nord, une main serrée tendrement au fin fond de l’Écosse…

Tous ces moments sont, simultanément, pluriels, uniques, intenses, solaires, absolus, merveilleux, profonds, terribles, terrifiants, minéraux, granitiques, personnels, intemporels, éphémères, volatiles. Ils sont tout et rien à la fois. Ils forment un TOUT placé sous le signe de TOUT sauf du banal.

Sauf du banal (surtout pas du banal)

Pourquoi vous ai-je donc listé tous ces moments dont j’ai déjà parlé quelque part ? Pourquoi ces trois petits mots, venus de nulle part « sauf du banal » ?

Parce que j’ai l’impression que le merveilleux tend à être banalisé un peu plus de jour en jour. Parce que j’ai l’impression qu’il y a une course lénifiante vers le toujours plus et que cela me désole, m’attriste. Dans un monde où l’on doit se réévaluer en permanence à l’aune des autres et leur existence supposée (autrement dit, via le filtre des réseaux a-sociaux), il est de bon ton de n’offrir en pâture au regard de l’univers que le meilleur (probable) de ce que l’on vit.

Quel est le résultat de tout ceci ? Une succession de perfection, de décors idylliques, d’expériences hors du commun. Ce qui était autrement fois l’exception devient la norme. Ce qui était jadis un rêve devient un objectif. Ce qui fut rare est désormais classique. Or, peut-on encore rêver lorsqu’on évolue dans dans un décor où tout est tapissé par le Parfait ? Où passe notre capacité à s’émerveiller lorsque tout est banalisé ? Peut-on affirmer que notre regard est le même, qu’il n’est pas biaisé, lassé, habitué, à force de voir défiler en permanence un tel contenu ?

Où est l’exceptionnel ?

Il faut désormais aller chercher cet exceptionnel ailleurs. Il faut aller le trouver dans les petits détails du quotidien, dans les souvenirs ou en soi-même. De mon côté, je m’efforce de garder des yeux d’enfants et je me force à m’arrêter pour voir. Pourtant, en dépit de ma capacité profonde à rire pour un rien et à m’enflammer, je me rends compte que j’en arrive à simplement trouver « joli » quelque chose de grandiose, que je hausse les épaules là où j’aurais écarquillé les yeux auparavant et cela m’effraie.

Pourtant, j’espère, en 2017, être émerveillé à de nombreuses reprises par ce que je vais lire, regarder, écrire, entendre, écouter. J’espère ressentir des frissons le long de ma colonne, être ému, agacé, fâché, attristé. Mais ce que je veux, par-dessus tout, c’est voyager, encore et encore. Avec toi, avec eux, avec lui ou elle, une fois de plus, encore et toujours.

Rendez-vous dans 361 jours !

Enregistrer

Enregistrer