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Paroles d’Inuvik

Cela faisait longtemps que je voulais publier ici une galerie de témoignages, des portraits de bloggeurs et voyageurs du monde entier.

Le premier volume de cette série de portraits est consacré à Inuvik et aux Territoires du Nord-Ouest et l’interviewé n’est autre que Philippe Morin, journaliste à Radio Canada et auteur du site Inuvik Photos.

Merci à lui d’avoir pris le temps de répondre à mes questions !

(NB: L’interview s’est déroulée par mail, en anglais que je traduis ici pour vous).

En quelques mots, qui êtes-vous ?

Philippe Morin, 27 ans, originaire d’un secteur francophone d’Ottawa. J’ai suivi des cours de français à l’école primaire puis au lycée avant d’être diplômé de l’Université de Carleton. Mes hobbies, depuis longtemps: la photographie, la musique et les Comics !

Qu’est ce qui vous a amené dans les Territoires du Nord-Ouest ?

J’étais un journaliste fraichement émoulu, cherchant du travail. J’étais intéressé par l’idée de travailler dans une partie intéressante du pays ainsi que de gagner de l’expérience ! C’était également le seul endroit au Canada où je pouvais être embauché à plein temps dans un journal alors que je n’avais aucune expérience et que je ne trouvais que des possibilités de stage ailleurs…  Un autre point déterminant a été mon attirance pour les grands espaces, l’absence du stress des grandes villes, de marketing et de cette “culture du client” que je n’aime pas.

Inuvik ?

Cela s’est joué à Pile ou Face entre Inuvik et Iqaluit (NDLR: Au Nunavut). Je n’avais pas vraiment de préférence car je ne connaissais pas grand chose de ces deux villes. Finalement, les gens m’ont dit que j’avais fait le bon choix même si Iqaluit est réellement plus proche d’Ottawa et que cela m’aurait coûté moins cher pour rentrer chez moi pendant les vacances (plutôt que d’avoir à traverser le pays à chaque fois !).

Quelle est la première chose que vous entendez quand vous dites que vous habitez Inuvik ?

La plupart des gens que je connais du Sud ne savent même pas même où se situe la ville, créant ainsi beaucoup de confusions et de quiproquos. Une fois qu’ils arrivent à la situer sur une carte, ils me demandent comment je fais pour ne pas devenir fou comme cela devrait être le cas dès que vous vivez dans une petite communauté arctique.

Ils me demandent également comment nous nous débrouillons entre le froid et l’obscurité, quels types de magasins nous avons…  C’est en partie à cause de la récurrence de ces questions que j’ai commencé mon blog.

Quelle a été votre impression la première fois que vous êtes arrivé là-haut ?

J’ai immédiatement été séduit par le lieu. Ensuite j’ai eu une période, finie maintenant, où j’ai pensé que c’était vraiment dangereux de vivre à Inuvik. Par exemple, lors de mes premières semaines, je me suis souvent demandé si un mec dans mon genre, bien rasé, très occidental, pouvait aller au Mad Trapper (NDLR: Un bar !) sans se retrouver impliqué dans une bagarre ! (rires).

J’apprécie également l’intensité du soleil de même que la noirceur des ténèbres. De même pour le climat, et ce dès le début. Pas besoin de déneiger !

J’ai vécu à Whitehorse et, sans se cacher, il y avait des problèmes avec les Autochtones (pauvreté, alcoolisme…). Nous parlons de Territoires (Yukon, NWT) où ils ont toujours vécu. Quels sont vos sentiments à propos de cette cohabitation, des changements de notre époque ? Quelques solutions possibles selon vous ?

L’alcool et la drogue sont les facteurs qui aggravent vraiment les problèmes d’Inuvik. Notre taux de maltraitance, de violences domestiques est vraiment très élevé si on le compare à la moyenne nationale.

Est-ce l’addiction (aux drogues, alcool) qui cause le chômage ou le chômage qui cause des problèmes sociaux? Qui peut dire ?

Pour ma part, je vais dire autre chose: le plus gros souci social à Inuvik, à l’heure actuelle, est relatif aux foyers qui deviennent, pour les enfants et adolescents, des endroits où plus rien ne devient possible, où tout le monde baisse les bras et cela à cause des parents n’assumant plus leurs responsabilités.

Quelle est la chose la plus folle que vous ayez entendu à propos des TNO ?

Pour moi, c’est le cycle futile des gens se saoulant en soirée puis arrêtés la nuit par la RMCP puis relâchés au petit matin et ainsi de suite, encore et encore..

J’ai entendu tellement d’histoires de gens s’étant retrouvés dans la cellule de dégrisement du commissariat, laquelle se retrouve pleine chaque soir, tout particulièrement le week-end ! Certaines de ces personnes y ont été plus de 200 fois en une année, ce qui fait que cette cellule se retrouve à jouer le rôle d’un refuge pour sans abris – d’autant plus que le vrai refuge refuse d’accueillir les gens ivres.

Certains sans-abris ont l’habitude d’aller taper à la porte du commissariat pendant l’hiver, demandant à être arrêtés. D’autres, comme je l’ai déjà dit, sont emmenés pour ébriété sur la voie publique plus de 200 fois par an…

Dans une petite ville comme Inuvik, les gens connaissent les sans-abris par leur prénom. La police consacre vraiment trop de son temps à jouer un rôle de centre de désintoxication qui n’est pas le sien: ” Oh regarde, c’est Liza là-bas, encore ivre et encore posée sur les marches de la banque… On ferait mieux d’appeler la RMCP… encore…”

En dépit de tout cela, pourquoi recommanderiez-vous à des gens de venir à Inuvik ?

Quelque part, Inuvik a des allures de Paradis ! C’est l’un des derniers endroits sur Terre encore entouré par de la vraie Nature sauvage sur des milliers de kilomètres. L’air est frais, il n’y a vraiment pas beaucoup de monde et il y a une super communauté. Le climat sec est froid, d’accord, mais il n’y pas de slush (NDLR: Intraduisible !) !

En été, vous avez 24 heures de soleil par jour et tout le monde dans la ville a une histoire sur la fois où ils ont vu un cerf, un orignal, un caribou ou une aurore boréale. Nous avons aussi de superbes chemins de ski de fond pour l’hiver.

Mon slogan: ” Venez à Inuvik. Prenez le temps de vivre. Profitez du paysage. Gagnez de l’argent tant que vous y êtes. Et ne payez plus jamais le parking !”.

Au tout début, pourquoi avez-vous fait un blog ?

Je voulais montrer aux gens comment et où je vivais. Je voulais également répondre aux plus communes des questions que l’on me posait à propos d’Inuvik.  De plus, c’était un excellent endroit où publier mon surplus de photos, celles que je ne pouvais pas mettre dans le journal où je travaillais (comme un chien ou une maison par exemple).

Cela fait maintenant quatre ans que vous écrivez/publiez sur votre blog. Avez-vous perçu des changements dans la Blogosphère ?

Pour moi, le plus gros changement a été l’apparition de sites tels que Reddit ou Digg, qui peuvent prendre juste un post et le porter instantanément à l’attention de milliers de personnes. Quand Tropicana a tourné sa pub à Inuvik, j’ai posté une vidéo et quelqu’un l’a à son tour liée sur Reddit où elle a été approuvée (NDLR ou liké au sens Facebook) par beaucoup de gens. Du coup, le trafic sur mon site est monté à 14 000 visites sur cette seule journée avant de revenir sur ses bases normales le jour suivant (environ 200 visites) !

Je crois que les blogs étaient plus dédiés avant à écrire tranquillement sur un sujet donné. De nos jours, beaucoup sont tournés vers des One shots (NDLR: Philippe parle ici de Big Spike), avec des posts censés être vus par 100 000 personnes – le phénomène viral que je décris plus haut – qui vont regarder deux minutes puis partir et ne plus jamais revenir.

Pourquoi utiliser WordPress ?

Parce que WordPress me permet de payer pour augmenter mon espace de stockage. J’ai commencé avec Blogger mais j’ai trop vite atteint la limite d’espace alloué.

J’apprécie aussi l’interface soignée, la possibilité de modifier facilement les templates.

Enfin, les statistiques ! Je peux suivre facilement l’évolution de celles-ci.

Inuvik semble être comme un village, où tout le monde connait tout le monde. Comment gérez-vous cela lorsque vous publiez un nouvel article ? Avez-vous déjà eu des problèmes à cause de cela ?

J’ai cette approche qu’à un journaliste. Par exemple, voir quelqu’un dans un bar alors que vous savez qu’il était au tribunal la semaine dernière, accusé de conduite alcoolisée (NDLR – comprendre DUI Driving under influence) ou d’usage de drogues… Vous connaissez un tas d’histoires compliquées, controversées sur ces gens… Il est souvent de plus impossible d’être ami avec des personnes alors que vous écrivez des choses critiques à propos de leurs performances professionnelles. Je vise particulièrement ici les hommes politiques…

Malgré tout, ce n’est pas un souci que je rencontre avec mon blog. Quand j’ai commencé InuvikPhotos, je me suis fixé trois règles que je respecte toujours:

1) Le blog n’est pas à propos de moi, il est à propos de la ville.
2) Des textes courts, pas d’opinions ” Voici quelque chose qui est en ville”.
3) Rester positif. J’ai pensé qu’il y avait déjà assez de personnes se plaignant, particulièrement pendant l’hiver.

Quel est le futur de votre blog ? Va-t’il évoluer ? Rester le même ?

Je me demande quelque fois si je devrais le changer pour une sorte de guide avec des choses qui seraient listées  par sujets. J’aimerais aussi agrandir la Rubrique Questions/Réponses: avec plus de 1300 posts, cela devient difficile et ennuyeux pour le visiteur de trouver facilement ce qu’il recherche.

J’adorerais trouver un moyen pour faire de mon blog un mécène/leveur de fonds (NDLR: Fundraiser) pour la banque alimentaire locale. Cela se fera peut-être par la publicité ou l’ajout d’un bouton Paypal disant “cliquez ici pour donner de l’argent à la banque alimentaire”.

La dernière question: Avez-vous une question ?

Oui ! Je me demande souvent: “Que va t’il rester du blog dans 5, 10 ans ?” Vais-je continuer à payer 50 dollars chaque année pour l’héberger toute ma vie ?”

Je m’interroge aussi sur l’avenir tout court du contenu des blogs en général. Est-ce que ce contenu sera toujours là dans longtemps ?

Vraiment, je ne sais pas.

PS: Vous pourrez retrouver au fur et à mesure du temps les différents articles sur la Page “Parole de…” située dans les onglets.