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Le voyage 2.0 rend-il con ?

Non, ce titre n’est pas un putaclic de premier ordre ni une incitation à venir vociférer dans tous les sens. C’est une interrogation légitime qui m’assaille aujourd’hui et me fait me poser des questions sur le rapport qui se créé entre une nouvelle génération de voyageurs ultra-connectés et le voyage en lui-même. Pourquoi, comment et ce que j’en pense : c’est l’objet de ce premier article de la cuvée 2016 !

Le voyage 2.0 rend-il con ?

Au détour d’une énième session sur Facebook, je laisse mon regard errer sur l’écran, entre 40k²² de notifications diverses et (a)variées lorsque, soudain, mon attention est captée par un message pas du tout sibyllin et qui me faut hausser un sourcil de surprise. Posté dans un groupe destiné aux backpackeurs, voici ce qu’il dit :

typhoide
Mon premier réflexe est de penser “Mais putain, va voir un médecin plutôt que de venir jouer à Doctissimo sur Facebook” avant de m’interroger. Pourquoi donc, en effet, cette voyageuse malade depuis trois semaines vient poser la question sur un tel groupe plutôt que de foncer se faire soigner ? Pourquoi penser que les avis des gens ont plus de valeur que le diagnostic d’un professionnel ? Pourquoi avoir plus confiance dans les conseils d’inconnus que dans le corps médical ?

reponse
La réponse apportée par la demoiselle quelques heures plus tard permet d’apporter un éclairage à mes questions : l’argent, la peur de se retrouver à court, l’espoir d’une guérison naturelle… Cependant, s’il n’y avait pas eu ce groupe et Internet, aurait-elle attendu si longtemps ? Aurait-elle cherché une alternative ou serait-elle allée de suite se faire soigner ? A l’heure où le voyage devient de moins en moins solitaire et de plus en plus connecté, je pense que la question se doit d’être posée : le voyage 2.0 nous rend-il con ?

De la paresse intellectuelle…

Devenons-nous de plus en plus stupides au fur et à mesure que nous vivons accrochés à nos appareils, les yeux rivés sur les écrans et les doigts volant d’une application à une autre ? Sommes-nous en train de régresser, à chercher en permanence l’accord, le conseil, l’avis, la validation des autres, qu’ils soient poignée ou légion ? Ne sommes-nous plus capables de faire quoique ce soit sans que cela ne devienne l’opportunité d’un post, d’un partage, d’une publication ?

Je me rends bien compte, personnellement, que mon rapport au voyage a été transformé de façon radicale depuis que je me balade avec un smartphone dans ma poche. Cela n’a jamais été aussi facile de se déplacer, d’obtenir des informations, de se diriger, de dénicher des adresses qu’avec une connexion, un navigateur et quelques applications bien sélectionnées. En un clin d’œil, ce qui pouvait prendre des heures dans le passé ne demande plus que quelques minutes de recherche..

Et encore, je suis relativement gentil lorsque je dis cela car je me rends compte de plus en plus qu’une paresse intellectuelle semble apparaitre. Je vois fleurir les questions de genre “Je veux aller à XXX pendant XXX. Que me conseillez-vous ?”. Rien de plus ni de moins. Aucune volonté de spécifier des envies, un programme. Aucun signe d’une recherche préalable. Aucun indice d’un potentiel intérêt primaire. Rien que l’attente d’une information globale, prédécoupée, préprogrammée, prête à être visualisée, digérée et absorbée en quelques lignes. Cela ne serait pas encore si dramatique si c’était restreint à quelques sujets bien précis mais ce comportement s’amplifie jusqu’à des niveaux qui me paraissent incroyables : une incapacité chronique à aller chercher l’information, une impossibilité totale à faire des démarches par soi-même, une volonté d’assistanat absolu, de A jusque Z, presque quémandée.

Je ne jette pas la pierre à ceux qui font cela : la société encourage à un tel comportement. L’accessibilité et la profusion des informations font que l’internaute ressemble parfois à une oie qui se ferait gaver. Cependant, lorsque cela est appliqué au voyage, j’avoue être perdu, dépassé, déphasé. Quand je défends, de toute la force de mon esprit, un positionnement en tant qu’acteur qui agit et ne subit pas son voyage, quand j’encourage les gens à choisir et à être partie prenante dans l’organisation, cela me dépite et fait pleurer mon âme.

A la stupidité du tout partagé…

Instagram.
Twitter.
Facebook.
Snapchat.

Le quatuor infernal des réseaux sociaux où il fait bon tout partager, tout faire vivre, tout faire connaitre. Comme tout bon blogueur qui se respecte, je suis présent sur 3 de ces 4 réseaux. Je poste, je commente, je partage. Cependant, j’avoue faire, depuis quelques mois, une légère overdose et avoir la volonté de recadrer ma présence numérique au sein de ces médiums. Par exemple, en dépit de tout l’intérêt que semble présenter Snapchat, je ne me vois pas du tout y être présent. Je ne comprends pas l’intérêt d’entretenir une relation voyeuriste éphémère avec une communauté. Quel intérêt ont donc les gens à vouloir connaitre chacune des minutes de mes voyages, chacun de mes actes ? Peut-être suis-je désormais trop vieux pour saisir toute l’ampleur du phénomène mais j’avoue être parfois frappé de stupeur lorsque je me rends compte à quel point certains ne voyagent plus pour eux mais pour les autres. Où se trouve le plaisir lorsque plus rien n’est personnel, lorsque tout est partagé ? Quand chaque minute, chaque déplacement, chaque arrêt, chaque paysage fait l’objet d’un partage, où se situe le bonheur intime, ce sentiment égoïste d’être seul au Monde ? Lorsque JE voyage, c’est pour moi avant tout. J’ai ce besoin de ressentir les choses, de ne pas les formaliser de suite, de ne pas les classer immédiatement. Laisser du temps au temps.

Encore tout à l’heure, je lisais le partage d’un jeune homme parti pour trois semaines en Islande. Depuis un mois, chaque jour, il a posté des photos de lui, vantant son goût pour la solitude, son amour des grands espaces, sa passion pour le monde “vrai”. Or, depuis qu’il est parti, que se passe-il ? Il poste, encore et encore. Lui dans l’avion. Lui au pied d’un volcan. Lui les pieds dans la neige, l’air pensif devant un paysage de rêve. Cela est ô combien symptomatique de ce que j’écris plus haut : la quête de la reconnaissance, le besoin maladif de tout vouloir partager, encore et toujours.

Par moments, je me reconnais dans ce que j’écris. J’aime à poster de belles photos après une journée de voyage. J’aime faire vivre par procuration ce que je vis, ce que je ressens. Pourtant, lorsque je regarde en arrière et que je reviens dans le passé, je me rends compte que je partageais déjà, d’une façon différente. Par les lettres, par les cartes postales, par les photographies du jetable, par les souvenirs. Pour autant, je ne cherchais pas la mise en scène permanente ni la quête d’un rêve édulcoré et politiquement trop correct. Qu’est-ce qui a donc changé ? Quelle est la valeur d’un Tour du Monde résumé en une vidéo de trois minutes, d’un pays présenté au prisme d’une dizaine de clichés ? Que faisons-nous vraiment de nos voyages, de nos aventures, de notre vécu ?

Et si nous étions juste cons ?

Empalé par sa perche à Selfie.
Tombé du ravin en voulant prendre LA pose.
Mordu par le chien avec lequel il posait.
Électrocuté par son téléphone.
Perdu par son GPS.

Vrai ou faux, ces faits divers sont le témoignage d’un signe fort : je crois que nous devenons juste cons. Nous avons besoin de faire recouper une information officielle par d’autres personnes. Nous avons besoin d’avoir confirmation par A que l’idée de B est bonne, quoique nuancée par les réflexions de C, D et E. Nous avons besoin de savoir à tout prix que X est en train de pêcher la Morue avec Y. Nous avons besoin de savoir que H est un spot de rêve mais que – CHUT IL NE FAUT PAS LE DIRE. Nous avons besoin de vivre dans l’immédiat, dans le subit, dans le tout de suite. Nous avons besoin de nous faire aimer, à travers nos statuts, nos photos, nos filtres et nos histoires, nos hashtags et nos prises de positions si courageuses.

Je pense, en toute honnêteté morale, que la réponse à toutes mes questions tient dans ces trois petites lettres : C.O.N. Moi comme les autres. Maintenant, est-ce un mal pour un bien ? Est-ce une tare ineffaçable ? Est-ce un destin inéluctable, une fatalité absolue ? 2016 va apporter son lot de changements et va – probablement – marquer un retour vers des choses plus authentiques, plus personnelles et peut-être moins axées sur EUX avant le MOI.

Nous attendons de voir, moi et ma chère connerie !