Kitzbühel, it’s streif ahead.

Kitzbühel.
Kitz-bühel

Deux syllabes qui claquent comme un drapeau dans le vent un jour de tempête. Un nom mythique pour une station emblématique dont la seule évocation fait saliver les amateurs de poudre blanche, se lever les sourcils des curieux et soupirer de bonheur ceux qui ont eu la chance de s’y rendre.

Deux ans après.

En ce vendredi matin de mars, j’ai rechaussé les skis pour la première fois depuis deux ans, et une sortie au Nunavik. Cette fois, cependant, pas question d’une aimable session de ski de fond dans un parc inaccessible : c’est en effet entouré par les montagnes du Tyrol que je suis, observant d’un œil un poil circonspect la piste s’étalant devant moi. La neige semble bonne, le matériel me parait correctement assujetti et ma confiance est soigneusement rangé dans un coin de ma poche. Je la tripote machinalement une dernière avant de me lancer : une poussée sur les bâtons, un abaissement du centre de gravité et c’est parti pour une session enneigée autricho-tyrolienne !

D’aussi loin que je me rappelle, mon histoire d’amour avec le Ski est ambiguë. Je suis arrivée assez tard sur le tas et c’est seulement une fois sorti du giron de l’ESF que j’ai véritablement commencé à prendre du plaisir à bouffer de la neige par les narines et à risquer de me péter les ligaments à chaque chute. Quelques saisons d’hiver par ici et par là plus tard, j’estime quand même avoir un niveau suffisant pour pouvoir m’aventurer – littéralement – sur plus ou moins n’importe quelle descente. Cependant, ici, au cœur des alpes autrichiennes, je ne suis pas n’importe où. Je suis au Royaume des descendeurs, dans une contrée où les enfants paraissent savoir skier avant même de savoir marcher. Il me suffit d’observer ces minots âgés de, quoi, trois ou quatre ans, enchaîner les virages avec une dextérité ahurissante pour comprendre que je ferais bien de ranger mon égo aux côtés de ma confiance si je ne veux pas voir icelle disparaître très vite.

Pour autant, je ne m’en sors pas trop mal. Les carres glissent avec aisance et le bruit du vent sifflant à mes oreilles est une sensation assez délicieuse. Entre deux dérapages pour maîtriser ma vitesse et ne pas me laisser griser, je découvre que mes glissades m’ont amené sur le chemin de LA descente mythique du coin : la Streif, aimablement signalée par un panneau au contenu sibyllin.

La Streif, kesaco ?

Si vous êtes amateur de sport(s), peut-être comprendrez-vous si je vous dis que la Streif est au ski ce que Anfield, Twickenham, Croke Park, Hockenheim ou encore San Siro sont à leurs disciplines respectives : des antres, des lieux emblématiques, des théâtres à ciel ouvert dans lesquels chaque sportif rêve de pouvoir évoluer au moins une fois, pour pouvoir se confronter à un cadre, une foule, une atmosphère, une ambiance, une légende unique. Ici, à Kitzbühel, la scène est en l’occurrence verticale. Très verticale. Presque vertigineuse. Elle fait 3312 mètres de long, propose un dénivelé de 862 mètres et offre environ 130 secondes de pure adrénaline aux fous qui viennent se frotter à elle en compétition officielle La vitesse moyenne enregistrée lors des descentes disputées dans les années 2000 est de 105,73 km/h avec des pointes de vitesse atteintes dans la compression du Zielschuss à plus de 140 km/h (via Wikipedia). Si ces chiffres ne vous donnent aucun éléments, lisez donc ce que disaient, par exemple Stephan Eberharter et ses confrères à propos d’icelle, témoignages tirés de ce remarquable papier :

« Se lancer sur la Streif, c’est comme plonger dans le cratère d’un volcan en éruption. »

Ou encore, le Canadien Rob Boyd :

Les trente premières secondes sont absolument terrifiantes. Les trente dernières secondes sont absolument terrifiantes. Au milieu, vous essayez simplement de comprendre comment vous avez survécu à la partie supérieure et de vous préparer mentalement pour survivre à la partie inférieure. »

Voire même le Français David Poisson :

« Chaque piste est relevée, mais quand t’arrive là-bas, t’as l’impression de passer encore un niveau au-dessus. Chaque piste a des passages très chauds, mais c’est un ou deux, pas plus. A “Kitz”, c’est cinq ou six, t’enchaînes des passages mythiques partout. Sur le Mausefalle, t’arrive à 110 km/h au bout de huit secondes de course, t’as un saut puis tu reprends un maximum de gaz, et t’arrive sur un virage à 180° hyper serré, où tu te dis : “Mais c’est pas cohérent, là.” C’est hyper intense pendant trente secondes, il y a une partie plus calme au milieu, et puis ça revient crescendo, des bosses, des grandes courbes, et toute la dernière partie, c’est le bouquet final. Et quand t’arrive en bas, c’est noir de monde, t’as 50 ou 60 000 personnes, l’atmosphère est assez indescriptible. C’est l’Autriche, le pays no 1 au niveau du ski »

Vous l’aurez compris : on ne déconne pas avec la Streif, que l’on soit coureur émérite champion olympique ou simple blogueur un poil paumé entre deux pistes. On la respecte, on la révère et l’on ne s’y aventure QUE si l’on en a le courage, les tripes et les capacités techniques. En effet, une fois engagés, nul échappatoire. La seule sortie possible est par là, tout en bas. Bien des carrières y ont été brisées, bien des champions y ont perdu leur couronne et ce n’est pas pour rien que le nom des vainqueurs est donné aux télécabines du téléphérique remontant la montagne Hahnenkamm !

CC BY-SA 3.0 par RailMaster

A vaincre sans péril, on en revient cependant entier

A ce point du récit, vous devez vous demander, fort logiquement, si j’ai eu assez de témérité, de folie, de courage pour m’être lancé, moi aussi, sur cette piste. La réponse est simple, limpide et (presque) triste : non. J’ai laissé ce soin à d’autres, préférant profiter gentiment d’une magnifique piste rouge parsemée de bosses et qui, ô bonheur, avait le bon goût de rejoindre la Streif un peu plus bas, quasiment à son arrivée (et dont j’ai appris plus tard qu’elle était en fait la variante familiale, une sorte de déviation faite pour que chacun puisse quand même tenter – plus ou moins – le coup). Une fois arrivé là, au pied de la Piste, je me suis rendu compte de la lucidité de ma décision, en observant le monstre dans toute sa verticalité, sa sinuosité, sa technicité.

Peut-être aurais-pu descendre. En chasse-neige et en virages, crispé à chaque tournant. Peut-être aurais-je pu me lancer dans un schuss frénétique en hurlant « YOLOOOOOO » et vous écrire ensuite, depuis un lit d’hopital autrichien, « J’ai testé me casser la jambe à Kitzbuhel« . A tout cela, j’ai préféré tourner le dos et rester sage, pondéré, mesuré. J’ai écrasé un peu plus mon égo, fait l’inventaire de toutes les bonnes excuses possibles et je suis très tranquillement retourné profiter du domaine skiable, laissant loin de moi les cris de la foule, les crissements des carres sur la neige fraiche et les virages pris tellement au cordeau qu’ils font trembler les filets de sécurité.

Un jour viendra peut-être où je me sentirais assez fort pour tenter le diable, pour défier la folie, pour affronter la Streif. En attendant ce jour où je serais planté devant le vide d’une pente démentielle, je me contente de garder en mémoire, protégés intimement, les souvenirs, les instantanés de ma découverte de ce Tyrol si brut, si abrupt, si beau.

Ce voyage à Kitzbuhel a été réalisé sur l’invitation de Kitzbuhel Tourism et Visit Tyrol. Le contenu éditorial n’en reste cependant pas moins indépendant et soumis à ma seule volonté.

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2 thoughts on “Kitzbühel, it’s streif ahead.

  1. Ton dernier paragraphe m’a fait tellement rire et le reste m’a fait vibrer. J’adore Kitzbühel, où j’ai skié l’hiver dernier, j’adore l’Autriche. Moi non plus, je n’ai pas osé la Streif. Mais j’ai adoré cette station mythique, la beauté de l’environnement, l’ambiance si particulière. Merci pour cet article super agréable à lire et qui me rappelle de jolis souvenirs !

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