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Le Québec n’est pas la France

La semaine dernière, j’ai tenu, avec les collègues de PVTistes.net et pendant 3 jours un stand au salon professionnel Destination Canada, destiné à se faire rencontrer futurs expatriés et employeurs d’outre Atlantique. Comme depuis trois ans, plus d’une centaine de personnes se sont assises en face de moi et m’ont confié leurs projets, leurs peurs, leurs rêves et surtout, leur folle envie de s’installer à Québec. Dans ces moments précis, je me contente d’être informatif, pondéré et objectif. Cependant, quand le courant passe bien et que la conversation prend un tour plus informel, je laisse mes vieux démons ressortir et je formule ma phrase choc habituelle : « Je n’aime pas le Québec ». Pour ne pas passer pour un québecophobe absolu (et histoire de pouvoir argumenter), j’enchaine très vite sur deux autres propos : « J’aime la Province de Québec MAIS je ne voudrais jamais y habiter ». En effet, je pense qu’il existe de nos jours un souci, un immense problème, une terrible mésentente, un quiproquo terrifiant, qui ne cesse de se propager et auquel il faut mettre fin très vite… et qui est justement le sujet de cet article !

Le Québec n’est pas la France

 

Si vous suivez (un petit peu) l’actualité des Permis Vacances Travail à destination du Canada, vous n’êtes pas sans savoir que de sérieux changements se mettent doucement en place. Si tout est encore de l’ordre de l’hypothèse hypothétique à fortes probabilités, il semblerait cependant que le PVT s’apprête à passer à 24 mois consécutifs et qu’il ne va plus être possible de le cumuler avec un permis dit « Jeune Professionnel », comme cela était le cas avant. Les interprétations de ce changement sont dures à établir. Certains y voient une évolution logique. D’autres y voient une volonté de « fidéliser », sur du long terme, les gens. D’autres, comme moi, tiennent simplement la pensée suivante :

Le processus d’avant permettait d’enquiller deux permis l’un après l’autre, pour une durée maximum théorique de 30 mois de présence sur le territoire canadien, uniquement dans le cadre de l’Expérience Internationale Canadienne (12 mois de PVT + 18 mois de JP = 30 mois). Or, la nouvelle formule qui devrait arriver pour la session 2015 ne va autoriser « que » 24 mois (et sans que l’on sache sous quelle formule). Comment vont donc faire les gens qui vont vouloir étendre leur présence au Canada APRÈS le PVT, puisqu’il ne va plus être possible – logiquement –  d’enchainer un second permis EIC à longue durée ? Vont-il devoir entamer, très tôt, des démarches de RP (résidence permanente) ? Vont-ils devoir se lancer dans l’enfer des permis de travail fermé et découvrir la nouvelle procédure Entrée Express ?

 

Je crois qu’un bordel sans nom se prépare et qu’une période de transition particulièrement hasardeuse va amener son lot de péripéties pour  la prochaine ouverture des quotas. Ce que je crois également, c’est que ces changements font le jeu du Québec, que celui-ci le veuille ou non ! En effet, depuis quelques temps, la couverture médiatique française, à laquelle il faut ajouter le talent des publicitaires québécois, fait que la Belle Province est présentée comme un Eldorado absolu où chaque immigrant français est sur de trouver emploi, femme, argent et avenir, sans bourse délier et sans efforts à fournir. Le reste du Canada n’est plus alors qu’un accessit, un vague petite parcelle géographique qui ne vaut que d’être partiellement explorée et analysée.

"Le Québec ouvre les PVT"

« Le Québec ouvre les PVT », article du Parisien

L’exemple que je vous propose ci-dessus est assez symptomatique de ce qu’il s’est passé en 2014 (en vous rappelant que la la version papier de cet article était en une du journal !) et de ce qu’il risque à nouveau de se passer dans peu de temps, dès que les premières informations commenceront à apparaitre. Entre temps un intéressant article paru sur le site de l’Express m’a fait croire qu’une prise de conscience salutaire était (enfin) apparue et qu’un discours plus proche de la vérité commençait à se mettre en place.

L’article, intitulé « PVT au Canada, gare aux désillusions » a le mérite d’éclairer certaines questions. Cependant, son contenu est loin d’être objectif et les affirmations qui y sont présentes m’ont fait hurler,tellement je les trouve hors de propos, méprisantes et presque insultantes notamment celle-ci : » Pourtant, sur le papier, le PVT est un formidable outil. Mais il a été dévoyé au fil des ans par ses utilisateurs » ou encore  » « Ils arrivent sans préparation, estime Yann Hairaud, directeur général du Citim (Clé pour l’intégration au travail des immigrants). Ils s’inscrivent sur Internet et c’est la loterie. » Tout le contraire du candidat à l’émigration qui se donne le temps de la réflexion, va chercher des informations, et s’interroge sur l’adéquation entre ses compétences et le marché du travail local. ».L’article (et son contenu) ont été débattu ici et vous y trouverez également ma réaction, qui se base essentiellement sur ma conception que tous les PVTs se valent et qu’aucune façon n’est meilleure qu’une autre de les préparer, les vivre et les ressentir.

Las, le changement ne fut qu’un feu de paille car, pas plus tard que la semaine dernière, j’ai pu constater que l’Express était revenu vite, très (trop) vite à la promotion sans vergogne ni recul de ses premiers amours, par le biais de son hors-série annuel consacré à la même sempiternelle thématique : S’installer au Canada.

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La Une du journal laisse penser que le contenu de ce hors-série va couvrir TOUT le Canada et ne pas se focaliser uniquement sur le sacro-saint Québec. Or, la vérité, aussi douloureuse soit-elle, se quantifie très rapidement :

Quand on se rend compte que ce papier est considéré (malheureusement et en dépit de sa qualité certaine) comme une référence, comment voulez-vous que l’émigrant moyen ne soit pas insidieusement, implicitement et inconsciemment attiré par Québec ? Je n’oserai jamais traiter la rédaction de l’Express de malhonnêteté intellectuelle. Je n’affirmerai jamais non plus que leur légitimé pour éditer de tels guides reste encore à prouver, ne serait-ce que pour le reste du Canada. Ce que je dis, cependant, c’est que ce numéro hors-série devrait s’intituler « S’installer au Québec » et ne devrait traiter que de ce sujet ! Quand on se rend compte de la scission nette qu’il y a entre la province et le reste du pays, de la langue aux processus d’émigration, TOUT justifie DEUX traitements séparés. D’ailleurs, le Québec lui-même ne s’y trompe pas puisqu’il n’est jamais présent à Destination Canada et organise lui-même ses propres salons professionnels.

Là où je veux en venir, en détaillant ces procédés, c’est que l’image du Québec telle qu’elle est présentée sur le marché professionnel français est faussée. Elle est littéralement embellie, peaufinée et adaptée pour faire rêver tous les candidats moyens. J’ai – relativement – conscience que cela est de bonne guerre dans un pays où l’émigration est sélective et faite pour attirer en priorité les profils intéressants. Ce que je sais, également, c’est qu’aucune autre province canadienne ne se livre à un tel battage médiatique. J’ai, de même, bien en temps que la relation, l’histoire et les liens qui unissent le Québec au Canada (et vice versa) sont d’une spécificité absolue et compliqués à saisir de par chez nous. Il serait vaniteux et déplacé de déclarer « avoir tout compris » en une poignée de minutes et un article wikipedia.

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Ce que je n’accepte pas et n’arrive toujours pas à tolérer, c’est que les réalités quotidiennes de la vie au Québec ne soient pas clairement abordées lors des séances d’informations. Je déplore qu’un amalgame soit fait entre ici (la France) et là-bas (le Québec) au nom d’une singularité linguistique. Parce que nous parlons la même langue, les deux pays seraient donc les même ? Lorsque je me rends compte que la francophonie est une raison majeure du choix de nombreux émigrants, je me rends également compte qu’ils attendent, au nom de cette francophonie, une similitude absolue au niveau de la société ! Ce n’est pas parce que les québécois parlent aussi français que la société québécoise est identique à la société française !

Les codes, règles et gestes qui régissent la vie outre atlantique sont (merci Lapalisse) terriblement différents de ceux qui ont cours dans notre pays. Le choc culturel est garanti et le fait d’avoir une langue en commun ne protège en rien de ce décalage impitoyable. Celui qui va choisir de partir refaire sa vie au Québec doit avoir conscience – impérativement – qu’il va devoir tout recommencer et que son statut de français ne lui donne le droit à rien. Personne pour le prendre par la main à l’aéroport. Personne pour chercher du travail à sa place. Aucun tapis rouge déroulé et aucune cérémonie d’accueil spécifique. Il n’est qu’un anonyme plongé dans une foule anonyme, ayant tout à prouver et tout à faire.

D’autre part, quand on considère qu’il y a déjà plus 30 000 français installés sur place, que 3000 – 4000 compatriotes s’ajoutent chaque année, en plus des 50 à 60% de PVTistes qui choisissent Montréal comme lieu d’arrivée et d’installation, comment voulez-vous ne pas croire en une certaine lassitude et en une certaine saturation des québécois vis à vis de ces émigrants français qui arrivent par vague chaque année ? Ce n’est pas mentir que dire du Plateau qu’il est devenu une enclave (un ghetto ?) français, que les loyers sont tirés vers le haut et que le marché du travail commence à subir quelques légers contrecoups du fait de cette surreprésentation. Ce n’est pas non plus être devin que de dire que la situation ne peut pas être exponentielle et qu’il va forcement y avoir un moment où de sérieux problèmes vont apparaitre. Quand j’entends certaines personnes déclarer, dans la même phrase, « désirer s’installer au Québec » et « ne pas vouloir rencontrer de français », je ne peux m’empêcher de me dire qu’il y a un truc de pourri au royaume de l’information…

Où est l’Eldorado tant vanté quand on cherche pendant six mois un travail dans sa branche et que l’on trouve que de l’alimentaire ? Quand on passe son temps avec des français, à se plaindre de la froideur de la province et de la difficulté à lier des amitiés avec les locaux ? Quand on sacrifie une année entière d’économie pour tenter, envers et malgré tout, de vivre le même parcours que Stéphanie, Laura ou Arthur, ces même français qui sont venus et qui ont tout réussi ? Où est cette terre bénie tant chantée et tant recherchée où l’or coule à flot dans les caniveaux et où le taux de chômage est négatif ? Dans les pages des journaux et dans les articles des sites internet, tout simplement !

Décider de s’expatrier au Québec est une décision forte à ne pas prendre à la légère. On peut choisir de partir pour la qualité de vie. Pour la beauté des paysages. Pour le charme de Québec ou la vie de Montréal. On peut y aller pour rejoindre son aimée, son chum ou sa famille (quoique…). On peut y aller pour manger de la poutine ou des queues de castor. Toutes ces raisons sont légitimes et réelles. Par contre, choisir d’aller au Québec à cause d’un reportage flatteur vu à la télé, de quelques lignes lues dans un journal ou en sortant d’une conférence : danger. Grand danger. Immense danger à l’horizon.

Le Québec n’est pas la France.
Le Québec n’a rien à voir avec la France.
Et c’est tant mieux !