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Coup de tempête

Ca vogue, ça tangue et les tripes sont au bord de la bouche.

La tempête est terrible, fracassante, monstrueuse, pleine d’amertume et de rancœur probablement enfouies depuis bien trop longtemps. Et de gauche à droite, de bâbord à tribord, les pauvres marins tentent tant bien que mal de s’accrocher à de futiles morceaux de réalité bien ballotés eux-aussi.

C’est marin, c’est maritime, c’est un ouragan, un cyclone, un typhon: c’est le bordel régnant dans tout ce qui gravite autour de moi. Et ce n’est nullement un hasard si je t’utilise une métaphore cataclysmique pour ouvrir ce trois cent douzième article.

Car, mes chers lecteurs, le goût de l’embrun et le bruit du ressac me titillent. Les longues balades en solitaire sur les hauteurs de Saint John’s, à crapahuter dans la neige fraiche de la veille, cherchant à lier conversation avec les vieux marins du coin, ces finnois qui se rassemblent au pied de Signal Hill, non loin de Quidi Vidi et qui, tels des clichés vivants, font et refont entre eux une vie entière consacrée à la mer et aux bateaux de pêche.

Je garde un souvenir tendre et ému d’un petit moment partagé avec l’un d’entre eux, qui m’avait expliqué avec son anglais et sa voix rocailleuse, métallique, des histoires de naufrage, de secours et de noyés. Il me désignait du doigt les navires s’échappant vers le large, me disant avoir vu un tel dans les chantiers, un tel revenant chargé ras les soutes et autre tel dont c’était probablement l’une des dernière sorties. Je ne suis pas sur d’avoir tout saisi à ses paroles. Il débitait et ne finissait jamais ses phrases, sautant d’un sujet à un autre, heureux de voir que l’on s’intéressait encore aux histoires d’autrefois.

Je suis finalement parti continuer ma promenade hivernale et il est resté à regarder cette mer. Plusieurs fois, pendant ma montée, je me suis retourné pour le voir. Et il était là, vaillant, toujours au poste. Et finalement, après un dernier virage, je l’ai perdu de vu.

Je suis revenu plusieurs fois sur ce même chemin mais je ne l’ai jamais recroisé. Peut-être est-il retourné dans un de ces pubs de George Street, peut-être est-il allé recoudre une enième fois un filet de pêche usé. Ou peut-être n’est-il plus simplement de ce monde.

Saint John’s a été la fin de mon escapade canadienne. Je regrette de ne pas avoir pu y séjourner plus longtemps, de ne pas avoir pu explorer en profondeur cette ile. Mais comme l’heure est toujours à une vague nostalgie et malgré que cela fera grogner quelques uns de mes lecteurs, je terminerais sur mon éternelle pirouette habituelle:

J’y retournerais (aussi !).