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E qui è Venezia.

Exploration(s) textuelle(s) et vénitienne(s)

Venise.

La cité des eaux mouvantes, où les ponts succèdent aux ponts, où les quais supplantent les rues et où le moindre recoin est susceptible d’offrir un spectacle allant du sublime à l’horrible, passant par tout le spectre émotionnel possible.

Je n’étais pas revenu dans cette ville depuis l’été 2005 et un séjour itinérant en Italie que j’avais encadré pendant trois semaines. Au crépuscule d’icelui, j’avais eu le plaisir de pouvoir passer quelques heures en solitaire et de goûter le paradoxe d’une solitude bienvenue au cœur du mois le plus touristique de l’année. Des souvenirs de ce premier contact, je n’en ai que peu. Un cappuccino dégusté dans un bar sous le regard complice de Michel Platini, dont l’affiche bouffait tout l’espace mural. Une rigolade devant une chaussure flottant dans l’eau. Un sourcil haussé devant le prix d’un café sur la Place Saint-Marc. Rien de vraiment exceptionnel et c’est pourquoi je n’avais que peu d’attente(s) spécifique(s) pour ce premier voyage de l’année 2017, placé sous les signes de la famille, des retrouvailles et du plaisir, qui se doit d’être – immanquablement – au cœur de tous les voyages.

E qui è la notte che se va.  E qui è – addesso – la Vita.

Marcher dans Venise à la nuit tombée est un plaisir de fin gourmet, même avec une poussette qu’il faut trimbaler sans fin, poser, soulever, poser encore pour mieux la relever quelques minutes après, supplice de Sisyphe appliqué aux parents imprévoyants. Le long des berges calmes, dans le dédale des ruelles, le regard navigue librement, accroché par les éclairages aléatoires. De vitrines en lampadaires, de petites oasis lumineuses offrent de belles compositions figées dont le reflet dans les eaux calmes est la plus belle des peintures possible. La réalité semble alors être à deux facette, aussi calme là-haut qu’en bas, aussi fidèle que changeante, au gré des vagues et du reflux.

 

 

Il est merveilleux de pouvoir errer sans but, sans destinations, sans cartes. Il est délicieux de ne savoir où aller tout en sachant – vaguement – qu’il est impossible de se perdre ou de sortir du périmètre de la Cité. Venise a ceci d’exceptionnel qu’elle offre, à ceux qui le souhaitent, la possibilité d’une errance infinie en milieu clos. Pouvoir tourner en rond dans une pièce carrée, chercher le trajet le plus biscornu, le plus inadéquat, le plus stupide possible, en rire et déguster la sensation voluptueuse de se dire, in petto, “Nous sommes perdus”, tout en sachant pertinemment que cela est faux, faux et archi-faux puisque, dans deux ou trois ponts et après quelques montées et descentes, le Grand Canal viendra offrir son repaire fatidique.

 

 

Les Nuits de Venise sont aussi un Univers en mouvement constant. Doucement, lorsque les foules se dispersent, on se surprend à guetter l’Autre Ville, celle qui (sur)vit et s’efface en journée, celle dont on soupçonne l’existence au gré d’indices entr’aperçus. Car, loin de n’être qu’un Joyau, Venise est également une vraie ville, avec son âme véritable, ses habitants et ses rituels. Cependant, il est illusoire de vouloir percer ces secrets à jour en l’espace d’un week-end. Telle une huître gardant jalousement sa perle au creux de sa membrane, il faut savoir précisément où aller pour effleurer, du bout du doigt, cette vie vénitienne qui palpite et qui éclate en de belles et rares occasions. Pour moi, j’ai vu passer cette vie à quelques reprises: lors d’une discussion animée entre amis, à la terrasse d’un café, où le langage gestuel est aussi important que la communication verbale, dans le jeu d’enfants dans une cour ou encore dans le linge suspendu entre deux fenêtres, au-dessus d’un canal.

 

 

Touristum ergo sum.

Vous le savez car je l’ai déjà dit : nous sommes TOUS des touristes, que nous le voulions ou non. Loin d’être une étiquette honteuse, cette appellation est, au contraire, entourée d’une certaine noblesse. En effet, un touriste n’est-il pas celui qui voyage pour découvrir, s’émerveiller, visiter, apprendre, rencontrer ? C’est, en tout cas, ce que nous fûmes pendant ce week-end vénitien. Encore plus fort, c’est également ce que me parurent être 99% des gens croisés en la ville : partout, des touristes. Je pense qu’il est vain de vouloir visiter Venise la douce en espérant ne croiser personne, en espérant être seul pendant toute une journée. Il est certes possible de s’éloigner autant que possible des lieux magnétiques, où les foules s’agglutinent mais, quelle est la logique de vouloir se rendre dans un lieu d’une beauté délirante, dont la fréquentation outrancière est connue depuis toujours et de vouloir, ô paradoxe suprême, refuser les règles non-écrites de ce jeu de dupes ?

 

Les foules à Venise convergent en effet toutes, plus ou moins, dans les même directions. En cercles concentriques, les boutiques se font de plus en plus nombreuses au fur et à mesure que s’approchent les lieux emblématiques. D’une échoppe innocente trouvée aux confins de la ville, c’est une véritable armada de magasins qui se dévoilent aux abords de la Place Saint Marc, avec sa horde de vendeurs de roses, de perche à selfie et autres pacotilles universelles. S’engager dans l’une de ses artères est une expérience quasiment anatomique. Si vous arrivez à imaginer Venise telle un corps humain, il vous suffit de figurer la Piazza et le Palazzo comme le cœur battant, entouré de veines pompant inlassablement le sang avant de le rejeter ailleurs. C’est ainsi que fonctionne Venise : les rues se font veines et la foule se fait sang, attirée immanquablement par ces monuments. Globule parmi les globules, bipède parmi d’autre bipède, voyageur parmi les voyageur : touriste en majuscule.

 

Eppure, sai che tutto è possibile ?

Pourtant, il est possible de sentir seul à Venise et de s’échapper. Il est possible de trouver des endroits où nul autre ne semble aller – douce illusion – et où tout parait normal. Il suffit simplement d’aller à contre-courant, à l’envers des foules, de replier la carte et de la glisser dans une poche. C’est ainsi que nous avons trouvé autre chose : un sentiment de paix, de tranquillité, un instant fugace de bonheur, une sensation intime d’être en écho avec l’Univers, dans le bon tempo, au bon endroit au bon moment.

 


Ces moments furent multiples. Ce fut là-bas, où s’achève le quai et où la lagune s’affiche. Ce fut ici, sur ce pont ou encore là, dans cette église. Ce fut encore dans cette arrière-salle d’un café, à cet arrêt de vaporetto ou là-bas, au pied d’une tour dont nous venions de redescendre. Je revois encore le sourire discret et mutin de Pitchoune, regardant avec admiration un gondolier manœuvrer sa gondole tandis que, inconscient du bonheur qu’il disperse, Fils gambadait joyeusement sous notre regard fier et inquiet.

 

 

En cette matinée de janvier 2017, j’ai fermé les yeux et j’ai inspiré une nouvelle bouffée d’air, fraiche, matinale, pure. Dans mes oreilles résonnaient les échos lointains d’une cloche mêlés aux rires d’une conversation italienne. J’ai alors posé mon sac par terre, mes coudes sur le parapet et j’ai laissé la Vie défiler, couler, s’écouler, un sourire discret aux lèvres.

C’est beau la Vie.
C’est beau le Voyage.
C’est beau, Venise.

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