360 minutes et dix secondes

Attendre, le pouce levé et le bras tendu, au bord d’une route, qu’une voiture veuille bien s’arrêter. Avancer, continuer, aller toujours de l’avant: tel est le crédo des autostoppeurs.

Ce fut aussi le mien, pendant mon WHV kiwi. J’ai parcouru quelques 6000 kilomètres autour de la South Island. J’ai ainsi réalisé un vieux fantasme de baroudeur, une vieille envie qui titillait depuis de longues années.

Bien souvent, je n’ai attendu qu’une poignée de minutes, une heure au maximum, deux heures dans un cas extrême. Tout s’est bien passé… jusqu’à ce jour maudit que je vous conte aujourd’hui !

Kaikoura

Kaikoura est une charmante bourgade de la côte est de la Nouvelle Zélande, réputée pour ses baleines. Elle attire bien souvent une faune sympathique de Whales Watcher, de backpackers et autres touristes en goguette.

La ville tout entière est organisée autour d’une seule artère et le centre-ville est concentré sur une zone parcourue en 7 minutes, avec ses éternels fast-foods, restaurants et autres magasins pour touristes.

Bref: s’il n’y avait lesdits cétacés, Kaikoura ne serait qu’une ville comme il en existe des millions de par le monde.

Tu ne sauteras point

Je m’étais rendu dans ce coin avec un but bien précis: sauter en parachute. J’avais en effet trouvé une offre défiant toute concurrence, incluant toutes les options possibles pour un coût dérisoire.

Las ! C’est sur le tarmac de l’aéroport que le pilote, d’un air navré, m’a annoncé qu’un amerrissage était prévu, que le vent soufflait trop et que, du coup, le saut devait être reporté aux calendes maoriques.

Comme cela faisait 4 jours que je campais dans le coin, je n’avais nulle envie de squatter plus longtemps: j’ai donc pris mes cliques, mes claques et suis reparti vers de nouvelles aventures en direction de Picton, autre bourgade sise à 156 kilomètres de là: un saut de puce à l’échelle de mes voyages habituels.

Mieux vaut seul que…

Cela faisait quelques minutes que j’étais posté pépérement en bord de route, à la sortie du bled, lorsqu’un jeune et chevelu individu se dirigea vers moi.

C’était un fort sympathique français, également hitchhiker, également WHVer et également à destination de Picton: le hasard fait vraiment bien les choses par moments.

D’un commun accord, nous décidons donc, une fois n’étant pas coutume, de faire du pouce ensemble, histoire de se tenir un tantinet compagnie et de partager un frugal repas à base de sardines, pain de mie et confiture.

15 puis 30 minutes passent, toutes timides.

45 puis 60 minutes passent, en clignant de l’œil.

Grattage de tête, surtout lorsque nous voyons un fourbe, stupide, idiot, impoli un autre autostoppeur se poster vingt mètres derrière nous et se faire embarquer aussi sec.

Appliquant donc ma théorie du « Si ça marche pas là, va donc ailleurs », je suggère fort civilement à mon compagnon de nous exiler à un autre endroit, ce que nous fîmes donc illico vach’ment presto.

Le Spot Maudit

Une poignée de minutes pour quitter Kaikoura, une autre pour trouver THE bon endroit et nous voila dans l’endroit idéal:

L'endroit maudit.
L’endroit maudit.

Une belle ligne droite après un virage, une visibilité parfaite, un décor pas dégueu, une bande suffisamment large pour permettre un arrêt sans dégâts: tous les signaux sont au beau fixe.

On rigole, on pouce, on rigole, on pouce… et aucune voiture ne s’arrête.

Une nouvelle heure passe au loin, en nous saluant de la main.

Avachi sur mon sac, dorant tranquillement au soleil, je regarde mon acolyte sauter sur place, bras tendus, tentant d’attirer l’attention d’un quelconque automobiliste: échec absolu.

Je tente donc à mon tour, en dégainant mon plus beau sourire, en prenant des poses altières, pleines de dignité et essayant de faire croire aux voitures que je subis les affres mortels d’une insolation létale: échec absolu bis.

Une nouvelle heure nous fait coucou, un tantinet rigolarde.

D’un seul coup, nous comprenons, avec mon collègue, que nous sommes tombés dans le piège: l’endroit d’où ne partirons jamais, une faille spatio-temporelle destinée à engloutir les voyageurs innocents, une espèce de trou noir qui avale sans recracher.

Lassé, Monsieur repart, plein de morgue, vers Kaikoukaka, tout en me lancant un dernier regard dubitatif et en me souhaitant, très ironiquement, bonne chance.

S’il n’en reste qu’un…

Deux heures sont passées, bourrées, en se tenant par le bras

Je n’y crois plus: c’est juste aussi impossible qu’improbable. J’ai l’impression que le Destin s’est ligué pour me faire payer, cash et en seul coup, toutes les fois où je n’ai pas attendu.

Les véhicules défilent dans une litanie funèbre, klaxonnent, saluent mais aucun ne s’arrête. Jamais.

Au loin, le soleil drague la montagne derrière laquelle il va bientôt se cacher et en profite pour consulter son planning. La lune se change dans son vestiaire et les étoilent mirent leur rayons.

Encore plus loin, les baleines bossent, les dauphins ricanent et je suis seul comme une merde, avec mes sacs et 150 bornes à faire.

Fiat Lux !

Puis, ô Miracle Divin, la lumière fut.

Une voiture s’arrêta.
Un conducteur en descendit.
Une dame aussi.

Une phrase, une seule sortit de leur auguste bouche:

« If you go with us and if we’ve an accident, you’re not covered by our insurance ».

Ma réponse, pleine de lassitude et de joie retenue:

« Plutôt mourir que de rester là ! »

9 thoughts on “360 minutes et dix secondes

  1. Charmant cette petite phrase de la part de tes sauveurs… Le reste de ton trajet s’est passé « sympathiquement » ?

    Sinon, un jour j’ai gagné une course en stop ! Il faudrait que je raconte cette histoire un jour, c’est une de mes plus grandes fiertés !

    1. Le reste fut très correct: j’ai ensuite été pris par un… bus entièrement vide 😀

      Sinon, ça a l’air fun ton histoire de course en stop !

  2. C’est une très bonne anecdote, facile d’en rire près coup mais je pense que sur le moment tu as du bien désespérer. L’auto-stop c’est toujours la loterie, jamais attendu aussi longtemps mais j’ai toujours un peu d’appréhension!

    1. Le pire, c’est surtout que c’était ma dernière session du séjour et, qu’auparavant, je n’avais jamais attendu aussi longtemps.

      J’ai du payer pour le reste 🙂

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